Les oubliés d’Ifri : Si Ahmed, Nna Menoune et les autres

Ils sont nombreux les anonymes parmi les fidèles au rendez-vous d’Ifri. Parmi eux se trouvent des personnes tapies dans l’ombre.
Si Ahmed est l’un d’eux. Vous l’avez sûrement déjà aperçu enfourchant sa moto, drapeau national sur le guidon, tenue militaire et lunettes de soleil, sur la route d’Ifri. Hier, des automobilistes le saluaient par des klaxons lorsqu’ils le croisaient ou le doublaient.

Azzouz Ahmed, ou Si Ahmed Iaâzouguen, n’a raté aucun des rendez-vous de tous les 20 août qui sont passés, depuis l’indépendance du pays. 80 ans et la forme d’un quadragénaire, il est parmi les fidèles d’Ifri. Nous l’avons croisé hier pour tenter de percer son mystère. Si Ahmed est un moudjahid dont on ne soupçonne pas les supplices qu’il a endurés pendant la guerre de Libération nationale. Arrêté en 1959, il a été jeté dans les geôles coloniales trois ans durant à Akbou, puis à Ksar Tir à Sétif. Il a enduré toutes les formes de torture. «J’ai été jeté dans un bassin d’eau en plein mois de janvier. J’ai passé 17 jours tout nu dans une cellule et 15 jours dans un bassin des eaux usées. Ils ont tout fait pour que je cède. Je n’ai pas dit un traître mot», nous dit-il.

«Pendant mes trois ans de détention, j’ai respecté tous les mois de carême», se rappelle-t-il aussi. «Que n’a-t-il pas enduré !», témoigne son compagnon de misère, Si L’Bachir Bessai qui avait fait la prison avec lui. Si Ahmed a été arrêté en compagnie de trois de ses compagnons. Les soldats français les ont cueillis à l’intérieur d’une casemate, où Si Ahmed était resté malade. «On nous a vendus» dit-il. Père de trois enfants encore à sa charge, Si Ahmed vit dans une maison de zinc au village Timliouine, aux alentours d’Ifri.

Les fruits de l’indépendance, il n’y a pas goûté. «Je n’ai rien», lâche-t-il, exhibant sa carte de moudjahid. Si Ahmed veut écrire un livre. Dans le sac qui l’accompagne à Ifri, et ailleurs, il garde jalousement un cahier jauni par le temps où sont transcrits ses souvenirs de guerre. Un enfant de chahid, aujourd’hui établi en France, lui sert de rédacteur. «Je veux écrire un livre mais je n’ai pas les moyens de le faire», nous dit-il.

C’est depuis 15 ans qu’il a commencé son projet d’écriture qui n’aboutit pas. «Hier, on a combattu pour ce pays, aujourd’hui nous nous retrouvons marginalisés», se désole Si Ahmed qui prend la destination d’Ifri à chaque 20 Août, 1er Novembre, 5 Juillet. Qu’il vente, qu’il fasse chaud ou qu’il neige. «Depuis 52 ans que nous avons notre indépendance, à ce jour ils ne m’ont rien donné.» Ce témoignage, qui pourrait être celui de Si Ahmed, vient d’une vieille femme dont l’âge lui a courbé l’échine jusqu’à lui imposer de s’appuyer sur une canne.

Nna Menoune, de son nom de famille Zouranene, en a gros sur le cœur. Nous l’avons rencontrée assise, contemplative dans un coin du musée d’Ifri. «Je jure que ces mains que vous voyez là ont secouru un moudjahid ici à Ifri. Je lui ai mis mon foulard pour retenir sa mâchoire», se souvient Nna Menoune qui nous montre ses mains tremblotantes. Malgré l’âge avancé, la mémoire ne fléchit pas. «Nous avons été encerclés pendant presque une année, jamais il n’avait eu lbiâa, nous n’avons pas parlé.

C’est nous qui préparions à manger pour les moudjahidine pendant le Congrès», se remémore-t-elle encore. Nna Menoune garde les séquelles d’un bombardement de l’aviation coloniale. Son dossier pour bénéficier d’une pension de moudjahida n’a jamais abouti, coincé dans les méandres de la bureaucratie. «Sept ans et demi que nous avons travaillé pour la Révolution, et aujourd’hui rien. Que voulez-vous qu’on leur fasse ?» proteste-t-elle. «Feqâagh (je suis en colère)», nous dit-elle.
 

El Watan

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