In Salah : Vers une «radicalisation»

In Salah. Sahat Essoumoud. Il est 20h passé ce mercredi 21 janvier et la «place de la Résistance», baptisée ainsi par les manifestants anti-gaz de schiste, est en ébullition.  Des airs de pré-émeute plombent les lieux et l’ambiance. «Tassiid, tassiid» (escalade, escalade), clament à plein poumons les dizaines de protestataires campant depuis vingt et un jour à même l’esplanade de la daïra.

Abdelmalek Sellal, le Premier ministre, venait tout juste de larguer sa bombe, annonçant la poursuite des forages exploratoires à seulement une trentaine de kilomètres au sud d’In Salah, pulvérisant ainsi espoirs et attentes des populations du Sud quand à un renoncement officiel et définitif à l’alternative du non-conventionnel. De la désillusion, de l’abattement. De la colère. La placette change de morphologie.

L’ambiance bon enfant, de bivouac, cède face à la tension montant crescendo, aussi à la crainte d’un assaut policier imminent et au vertige de l’embrasement généralisé. Les femmes et jeunes filles, en sit-in permanent depuis le début du mois, ont quitté les lieux dès la tombée de la nuit. Les voitures de police rodent sans cesse autour de la place, les édifices publics sont couvés par des CRS à cran. Huit vols spéciaux transportant des policiers anti-émeute ont été acheminés ces derniers jours à In Salah, témoigne une source à l’aéroport. Des policiers en civil sont invités, sans force politesse, à décamper illico presto.

Des journalistes de la radio internationale et de radio Tam sont durement apostrophés par de jeunes manifestants leur reprochant leur silence… radio ! «Manach djazaïryine. Il vient de nous signifier clairement qu’on n’est pas des Algériens !», réagit à chaud Abdelkader B., activiste anti-gaz de schiste. L’annonce du Premier ministre, faite à la télévision étatique, a percuté en produisant l’effet escompté. «C’est de la provocation», renchérit Mohamed Zegzag, membre de l’association écologique Shems (pro-énergie solaire) et cadre de la société Naftal à la retraite.

«Sellal parle de forages réalisés dans l’Ahnet (bassin) distant de plus de 250 km au sud d’In Salah tout en sachant très bien que les forages en question ne sont qu’à une trentaine de kilomètres de la ville, exactement aux lieux dits Dehar El Hemar et Gour Mahmoud». «El ghaz sssakhri d’aa bila da oua’a» (le gaz de schiste : un mal sans remède) : la banderole accrochée à la devanture du siège de la circonscription administrative d’In Salah flotte nonchalamment. Les dizaines de tentes dressées autour exhalent des relents de chaos programmé.

Bombe

Vers minuit, le «ravitaillement» arrive : un camion frigo et un pick-up Hilux transportant des denrées alimentaires arrivent sur la place, envoyés en signe de solidarité par les «gens d’Adrar». ©haque soir, c’est le même rituel : quartiers et bourgades d’In Salah se proposent pour offrir gite et couvert. «Sommes-nous en présence de deux gouvernements ?» s’interroge non sans ironie Hadj Bourezeg Abdelkader, ancien «pétrolier», géologue de formation et membre de Shems.

«Mardi, nous avons reçu un appel des hautes autorités nous annonçant une décision favorable ; aujourd’hui, le Premier ministre nous apprend le contraire.» Les déclarations de Sellal ont eu, selon lui, l’effet d’«une bombe» auprès de la population. «Au rythme où vont les choses, les organisateurs ne pourront plus contenir les troupes et nous ne serons plus à l’abri de débordements. Et tout ça pour que l’Etat se remplisse les poches au détriment de la population, vouée à l’extermination.» Jeudi, 11h.

Une marche pacifique s’ébranle de la place de la Résistance, fait le tour des quartiers environnants. «Samidoun, Samidou, li al ghaz sakhri rafidou» (résistance, résistance, au gaz de schiste nous sommes opposés), entonnent les manifestants battant les artères défoncées de cette ville déclarée morte depuis déjà plus de trois semaines. La paralysie est quasi-totale. Hormis quelques commerces ouvrant les après-midi, presque tout est fermé. Les services publics — à l’exception de l’agence Sonelgaz et de la station Naftal — et toutes les administrations (poste, banques…) sont inopérants. Sellal en prend pour son grade.

Les slogans de la manif’ ne l’ont pas épargné : «Ya Sellal, ya haqir, fakou el fakakir» (Sellal, le petit peuple est conscient) et autres noms d’oiseaux non destinés à la publication. La marche d’hier a certes rassemblé moins de monde par rapport à celle du jeudi 15 janvier (35 000 personnes d’après les organisateurs, la moitié d’après la police) mais la tension n’en est pas moins portée à son paroxysme.

Des accrochages éclatent entre organisateurs (pro ou anti-escalade), notamment sur les actions à entreprendre pendant que le «groupe des 22», collectif rassemblant les associations écologiques et de quartier, est en conclave ouvert. Les actions d’envergure sont d’ores et déjà sur les tablettes des organisateurs pour le début de la semaine prochaine.

 


Batna Solidaires «d’une cause nationale»

Un sit-in contre l’exploitation du gaz de schiste s’est tenu hier matin, de 10h à 11h, devant l’université Hadj Lakhdar de Batna, où se sont réunis une dizaine de représentants de différents mouvements.

Parmi eux, celui de la Fédération nationale des fils de chouhada et le représentant du Comité national de la défense des droits des chômeurs à Batna, Adel Chetti. Ce dernier, à l’origine de la manifestation, explique qu’il s’agit là d’un mouvement de solidarité avec les frères d’In Salah.

«Le mouvement contre l’exploitation du gaz de schiste est une cause nationale et ne peut pas être restreinte à une seule zone du pays», a-t-il affirmé. Et d’ajouter : «Ce n’est que le début. On compte poursuivre nos actions avec une plus grande ampleur, tant que la protestation d’In Salah persistera.»

En ce sens, une marche de protestation est annoncée pour le 31 janvier à la place de la Liberté. Elle verra la participation des mêmes mouvements, notamment la Fédération nationale des fils de chouhada, qui compte mobiliser un grand nombre de militants.

De plus, ce mouvement de protestation a aussi une couleur politique, car, toujours selon notre interlocuteur, nos dirigeants ont gravement failli en autorisant l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, surtout que le peuple n’a jamais été consulté.

«Après les expériences nucléaires dans le Sud algérien, c’est au tour de l’empoisonnement de notre eau, souligne-t-il. Une fois de plus l’Algérie est le terrain d’expérimentation de la France. Sans l’exploitation des puits prévus, c’est la faillite qui attend les entreprises.» Sami Methni 



Mohand Aziri

El Watan

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