Le « salut » de l’université algérienne

El Watan 11/09/2007

La genèse : Des étudiants ont payé les droits d’inscription pour acquérir un savoir. Des enseignants de rang magistral sont recrutés pour donner ce savoir. Des administrateurs et travailleurs ont postulé pour travailler corps et âme ces deux franges de la population. L’administration a renversé cet ordre naturel et a pris un dessus négatif au vu du marasme scientifique qui sévit à l’université.

Les articles parus dans les quotidiens nationaux décrivant ce marasme scientifique sont abondants ces derniers jours. Leurs titres sont alléchants. « Ces chercheurs qui cherchent à assurer… leur retraite », « L’algérianisation du corps enseignant : une trisomie », « Le système LMD, un descendant du BMP », « Le parcours de l’étudiant », « L’université algérienne : SOS, le savoir en naufrage », « Nos universités sont-elles encore performantes ? », « Les rêves insensés d’un universitaire » et « Le contrat » constituent une partie de la panoplie de cette production. S’il faut une nouvelle réforme à l’université, ce n’est pas celle du système d’examination et d’attribution des diplômes appelés LMD, mais celle des ressources humaines en général et des enseignants universitaires en particulier, objet de cette contribution. Ma récente publication(1) éclairera sûrement le lecteur sur le système LMD qui n’est qu’une variante européenne du système anglo-saxon BMP, Bachelor, Mastère et Ph. D. Le « salut » de l’université algérienne nécessite l’application des recommandations claires et faciles ci-dessous. La réforme suggérée consiste en simplement la « démocratisation » de la vie à l’université. Eu égard aux textes en vigueur, la production d’au moins 2 articles de journaux scientifiques est indispensable pour l’octroi du grade de maître de conférences. Au moins 3 articles de journaux, 2 articles des actes de conférences, l’encadrement et la soutenance d’au moins un magister est nécessaire pour le titre de professeur. Dans cet ordre chronologique, nous proposons au MESRS, ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de :

- a. Dans toutes les spécialités, uniformiser, homogénéiser l’attribution des grades de maître de conférences et professeurs en appliquant à la lettre les textes en vigueur.

- b. Revoir les nominations des maîtres de conférences et professeurs. Actuellement, dans certaines spécialités, il existe des maîtres de conférences qui n’ont jamais publié dans des journaux scientifiques et des professeurs qui n’ont pas plus de deux articles de revue. Dans la science, il n’y a pas d’acquis. Si on ne remplit pas les conditions d’octroi d’un grade, on est dégradé au subalterne.

- c. Nommer des responsables, pour des mandats de trois ans renouvelables, du recteur au chef de département, dans la transparence absolue, par plébiscite et sans vote sur la seule base d’un curriculum vitae, un CV formé de la recherche, du pédagogique et de l’administratif. Dans le cas d’égalité entre deux individus, on arbitrera par l’âge ou les affinités. Cette notion d’affinités n’est pas une invention. Actuellement, la plupart des responsables de notre université sont de même spécialité que le ministre, la chimie. Le ministre étant un politique, il est indispensable qu’il soit universitaire.

- d. Pour plus de transparence, les responsables du ministère et des universités doivent afficher leur CV sur leurs sites web respectifs. En 2007, n’est-il pas possible que chaque université algérienne dispose d’un site web actif ? Ceux en construction, on en a vu. Des dizaines d’enseignants en informatique sont disponibles dans chaque université. Pourquoi ne pas les faire investir à réaliser des sites web, ce « projet vital », et les payer avant que leur sueur ne sèche, quitte à les réquisitionner pour cette mission ?

Ébauche succincte d’un statut de l’enseignant chercheur universitaire

L’enseignant universitaire subira une mutation pour l’obtention d’un statut de chercheur, de pédagogue et de gestionnaire administratif. Cet ordre est important pour la survie et l’épanouissement de l’université. Aucun renversement dans cet ordre n’est toléré. Un universitaire ne peut pas se contenter que du pédagogique ou que de la recherche ou que de l’administratif. Le chercheur La population universitaire s’estime à 20 000 enseignants permanents. L’enseignant universitaire doit être un fonctionnaire tenu hebdomadairement par une présence de 35 à 40 heures à l’université dont 9 heures de dispense de cours. Actuellement, la plupart des enseignants ne participent pas à la vie de l’université où ils ne sont présents que pendant 9 heures par semaine ce qui se répercute négativement sur la production et la productivité scientifiques. Le système de « rémunération » actuel n’encourage pas et n’incite pas les enseignants à se former et à progresser. Une moyenne de 10 années est indispensable pour élaborer une thèse de doctorat d’Etat. Après son obtention, vous ne serez augmenté que de 5500 DA. Si vous faites 3 heures de vacation et sans faire de la recherche, vous obtenez mensuellement 8400 DA, rubis sur l’ongle, et sans attendre 10 ans. Par cet acte irréfléchi de la vacation, le MESRS a démoralisé les chercheurs. Il faut instaurer un nouveau système de salaire concurrentiel où une grande différence de salaire apparaîtra entre le maître-assistant, le maître de conférences et le professeur. Je propose au début et approximativement des montants respectivement de 75 000 DA, 150 000 DA et 200 000 DA (respectivement de l’ordre de 750 euros, 1500 euros et 2000 euros).
Vu la richesse du pays, ce n’est pas une « folie ». Les nouveaux textes qui régissent la post-graduation stipulent qu’il suffit d’une publication dans un journal de renommée et la rédaction d’un mémoire de thèse pour pouvoir soutenir un « doctorat » nouveau régime. A l’image des universités américaines et européennes, les maîtres-assistants détendeurs du magistère seront invités à préparer des doctorats, dans un délai de 6 à 7 ans (en France, il est de 4 à 5 ans). Des santés mentale et physique sont indispensables pour mener cette aventure de longue haleine. Il faut leur octroyer des bourses de séjour d’au plus 15 mois dans les laboratoires scientifiques à l’étranger, le temps d’assimiler les problématiques, de faire une recherche bibliographique et d’entamer la recherche. Pour qu’ils puissent réfléchir, il faut les déconnecter pour quelque temps du pédagogique, le temps d’apprendre le métier de chercheur. La rédaction de la thèse et l’article(2) se fera en Algérie. Les bourses d’une longue durée n’assurent pas le retour au pays des chercheurs. Avec ces moyens et dans le cas de leur échec à soutenir le doctorat, il faut les remercier. Pour le poste de maître de conférences, il faut qu’ils élaborent encore une thèse d’habilitation en produisant seulement un second article. Il est à rappeler que, de nos jours, seules les universités algériennes recrutent des titulaires de magistères à plein temps.
Même dans les universités maghrébines, le doctorat est indispensable. Tous les trois ans, les maîtres de conférences et les professeurs doivent fournir des rapports très satisfaisants sur la recherche et l’encadrement des magistérants et des doctorants. Il y a lieu de leur imposer un nombre de points minimal de type CNEPRU, organisme de recherche sous l’égide du MESRS, sinon ils seront remerciés à leur tour en ne pas les autorisant à signer un PV de reprise au mois de septembre de chaque année. Un petit décompte à la main nous fournira qu’un nombre d’au moins « 20 000 » articles scientifiques seront publiés d’ici à six années. Soit, plus de 3000 publications par an apparaîtront dans les journaux scientifiques qui rehausseront « la crédibilité » de I’université algérienne. Avec ce nombre de publications, nous rivaliserons sûrement la France, la Grande-Bretagne et le G8. Ce n’est pas utopique, vous avez eu les détails. Si les universitaires publieront davantage, leur production scientifique excédentaire sera prise en charge en leur payant tous les frais de participation aux conférences (chose qui se fait de nos jours dans nos universités mais insuffisamment), des primes de l’ordre de 50 000 DA ou plus pour chaque article publié dans un journal de renommée et des primes de 100 000 DA ou plus pour chaque invention ou amélioration de procédé breveté.

- Le pédagogue Comme nous sommes appelés à donner des cours, à faire du pédagogique, le décret exécutif n° 89- 122 du 18 juillet 1989 portant statut particulier des travailleurs appartenant aux corps spécifiques de l’enseignement et de la formation supérieurs conviendra amplement. Seulement, il faut que des équipes pédagogiques existent réellement. Elles sont domiciliées à l’université. Tous les enseignants doivent disposer d’un bureau. Un professeur chapeaute deux maîtres de conférences ou plus. Chaque maître de conférences a sous sa coupe deux ou trois maîtres-assistants. Ils dispensent les mêmes modules. Leur intérêt ou domaine de recherche est identique.

- L’administrateur Les responsabilités sont gérées par le décret exécutif n°3-279 du 23 août 2003. Il fixe les missions et les règles particulières d’organisation et de fonctionnement de l’université. Il sera stipulé que le recteur veille à l’application de la législation et de la réglementation en vigueur en matière de recherche, d’enseignement et de scolarité. Il faut inclure une période de trois ans renouvelable et que tous les responsables sont nommés par décret, sur proposition du ministre chargé de l’Enseignement supérieur, après avis du recteur, parmi les enseignants justifiant du meilleur CV en fournissant toutes les pièces justificatives.

Comparaison sommaire de l’ancien système d’attribution des diplômes et le LMD

Des débats et des écrits sont apparus dans la presse, qui dénigrant, qui faisant l’éloge du système pédagogique du LMD. Quelle est la motivation à introduire un nouveau système de diplômes ? Des responsables universitaires ont même annoncé à la télé algérienne, dans une émission du vendredi, que le LMD sera reconnu dans toutes les institutions du monde. Je me pose une question, les attachés culturels français, anglais et les autres, de la communauté européenne, reconnaîtront-ils des diplômes à des étudiants qui ne savent ni lire, ni écrire, ni parler leur langue ? Le LMD n’est nullement une émanation des universitaires algériens mais un projet d’un groupe d’enseignants qui se comptent sur le bout des doigts. Les anciens systèmes semestriel et annuel n’étaient pas mauvais. Ils étaient formés de textes que l’administration n’a pas pu ou n’a pas voulu les appliquer. Ces textes n’autorisaient pas les étudiants : à doubler plus de deux fois, à s’absenter en cours plus de trois fois avec une autorisation médicale ou autres et de cinq fois s’ils ne sont pas autorisés. Il fallait juste revoir à la baisse le nombre des examens. Ces anciens systèmes ont produit des dizaines de milliers d’universitaires « compétents » et « très compétents ». Des statistiques, à confirmer, rappellent que 30 000 à 100 000 universitaires sont à l’étranger. Les situations économique et sociale se sont tellement détériorées que la plupart d’entre eux ont fui le pays. L’université a perdu des milliers d’enseignants, tous des docteurs et docteurs d’Etat. Elle s’est dotée de beaucoup de détenteurs de magistère qui n’arrivent même pas à s’exprimer. C’est la vérité amère. Il faut revoir l’accès des nouveaux bacheliers à l’université, quitte à leur instituer un concours d’entrée. Mon avis, une grande complaisance est faite par le ministère de l’Education. Les dernières années, j’ai eu parmi des étudiants « bacheliers », quelques spécimens qui ne savaient pas le résultat de 0x6. La réponse ou l’argument d’un recteur d’une université n’était autre que dans le fait qu’aujourd’hui les étudiants utilisent la calculatrice et ne sont pas censés apprendre une table de multiplication. Nos élèves de 5e année du primaire, n’apprennent-ils plus la table de multiplication par cœur ? Si oui, je suis réellement dépassé et je serai qualifié de « dinosaure », une espèce animale éteinte. Dans une réunion récente en mai 2007, pour l’évaluation du LMD, le doyen de notre faculté des sciences nous a confirmé qu’il y avait dans nos classes des étudiants qui n’ont jamais étudié les mathématiques ou la physique. C’est pour cela que je trouvais certains étudiants « ébahis ». Au fait, comme ils ne comprenaient rien, et tellement ils étaient pudiques, ils n’osaient pas se dénoncer et de dire qu’on n’a jamais étudié ces deux matières de mathématiques et physique. C’est de ça qu’il s’agit, le slogan : « Assurer une place pédagogique à l’étudiant » ? C’est lui tendre une chaise pour s’asseoir n’importe où à l’université.

Je répondrai à ceux qui disent, sans aucun audit, qu’en moyenne les étudiants de toutes générations sont de même niveau est « faux ». Sans se vanter, de mon temps durant les années 1980, les étudiants diplômés du département de mathématiques de l’USTHB, s’inscrivaient sans problèmes pédagogiques et pouvaient suivre sans difficultés les études post-graduées à Jussieu Paris 06, à l’INSIMAG Grenoble, aux universités du Massachussets, de la Californie... Ne soyons pas pessimistes, l’espoir existe toujours. Rien n’est perdu, tout est jouable, il suffit de la volonté. Le point positif du LMD est le système d’examination. L’enseignant ne sera plus la « machine à examiner ». Pour chaque module, un seul examen est à prévoir à la fin du semestre et un autre de rattrapage au mois de septembre. Dans le temps et dans l’ancien système annuel, on est arrivé à faire pour chaque module dispensé quatre EMD (examen de moyenne durée), une synthèse et un rattrapage. Si un enseignant dispenserait un même module pendant 3 ans, et si un examen comporte 2 exercices et 1 problème, il lui faut 36 exercices et 18 problèmes à proposer à ses étudiants. Dans aucun livre de spécialité, on ne trouve ce nombre d’exercices. D’où la médiocrité qui va s’installer dès la 4e année d’enseignement d’un même module. Pour plus d’efficacité, l’enseignant est tenu de changer de modules. Au début, je croyais que le LMD était un « tamis » scientifique et naturel. Les étudiants, qui éprouvent des difficultés à suivre le cursus universitaire, n’obtiendront qu’une licence. Or, les responsables comptent autoriser ces étudiants qui ont acquis difficilement la licence à faire un mastère. Les enseignants vont subir les pressions de l’administration et on arrivera naturellement à exiger d’eux de confectionner des thèses de doctorat à des étudiants nullement aptes au savoir et à la recherche. C’est faux de dire aux jeunes Algériens que dans ce système LMD, tout le monde aura son doctorat. Y a-t-il une fluidité et une mobilité entre nos universités algériennes ? Peut-on créer un programme de mobilité, à qui il faut trouver un nom, indépendant de l’université et géré par une entité scientifique performante ? J’ai pensé à l’appeler « sumsare » (sens inverse de Erasmus), mais en arabe algérien, il est synonyme d’un vulgaire homme d’affaires. Les moyens financiers existent mais ils sont mal utilisés. A chaque fois, un étudiant peut-il avoir une inscription administrative, une chambre, un transfert rapide de sa bourse vers la nouvelle ville universitaire de son départ, etc. ?

Résolution du « dilemme » de la langue d’instruction dans nos universités

Un effort accru d’apprentissage des langues française et anglaise s’impose pour les enseignants et les étudiants à l’université afin d’assimiler les cours, de rédiger les communications et les écrits et être à la hauteur de l’universalité. A titre transitoire, je suggère que les enseignants réellement bilingues qui maîtrisent l’arabe et le français soient affectés, en poste avancé, en première année pour recevoir les nouveaux bacheliers et les insérer dans un premier temps à l’ambiance francisante de l’université scientifique. Les enseignants francisants sont affectés aux deuxième et troisième années du LMD. Décréter que toutes les post-graduations et la recherche se feront en anglais. La documentation abondante dans cette langue incite les universitaires à faire un grand effort d’apprentissage. Avec les nouveaux salaires octroyés ci-dessus, ils peuvent même se permettre des cours particuliers. Ainsi montré et sous peu, le scientifique algérien véhiculera avec fluidité deux langues étrangères universelles.Dans les discours de l’administration de la Fonction publique, les universitaires sont noyés dans un monde de 1 500 000 fonctionnaires. Les statuts de « chercheur » ne sont même pas encore élaborés et diffusés. Le directeur de la Fonction publique l’avait annoncé dans les médias qu’une grille de salaires sera rendue publique durant le début de mois de juillet 2007. Elle est signée en ce début du mois de septembre, mais personne ne connaît sa teneur. Le Premier ministre nous annonce la date la plus imminente de son application janvier 2008 si ce n’est pas la date lointaine de juillet 2008. L’enseignant universitaire n’a même pas un salaire décent. Je pense que les pouvoirs publics ne songent pas attaquer ouvertement à l’université, en fermant des sites universitaires, On annonce même un nombre d’étudiants à vous donner le « tournis », 1 200 000 pour 2009. Ils l’ignorent en donnant des bas salaires aux enseignants et la laisse périr de mort naturelle. Beaucoup d’enseignants décèdent de crise cardiaque et contractent des maladies chroniques dues à leur mal vie. Ils comptent même la concurrencer en privatisant les services rendus aux étudiants et enseignants tels la restauration, le transport, l’hôtellerie, et même en autorisant la création d’universités privées, etc. La délocalisation des universités européennes vers un pays où il fait tout le temps beau, mais où il ne fait pas bon à vivre n’est pas à l’ordre du jour. Nous sortirons haut la main de ce marasme si on applique ces recommandations d’urgence et en faisant orienter la recherche à l’université sur les thèmes stratégiques de l’agriculture, l’énergie solaire, l’hydraulique, la technologie… ressources dont nous disposons sans limite. Il suffit aussi d’appliquer l’ancien slogan tant crié durant des décennies par les responsables actuels « l’homme qu’il faut, à la place qu’il faut ».

Références :

- 1. Ali Derbala. Le système LMD, un descendant du BMP. Quotidien national El Watan, rubrique Idées-Débat, 10 et 11 juin 2007, p. 23. www.elwatan.com/archives.

- 2. Ali Derbala. Invitation à la recherche : thèse et article. A paraître dans le quotidien national Le Quotidien d’Oran. www.lequotidien-oran.com

L’auteur est Maître de conférences de mathématiques Université Saâd Dahlab de Blida  

par Ali Derbala

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