Etre libraire en Algérie

 La passion d’un métier ingrat

La dépêche de Kabylie 26/01/2008 Etre libraire en Algérie

Etre libraire reste l'une des activités les plus difficiles à gérer en Algérie. De sérieux problèmes gênent le fonctionnement des rouages des librairies étatiques ou privées, victimes et otages d'une politique sévère relative à l'aspect beaucoup plus commercial que culturel. Ce métier, ridiculisé par le marché de l'économie nationale se trouve classé au même titre que tous commerces du pays tels, diront les libraires de la capitale, les vendeurs de bananes.

La nouvelle étude d’abrogation de la loi relative à la taxe du livre que la ministre de la Culture, Khalida Toumi a présenté dans le programme de l'année 2008, a amené les libraires à pousser un soupir après une longue attente d’intervention de l’Etat quant à cette problématique. Ce marchand qui est le trait d’union entre l’auteur et le lecteur, une passerelle de propriété intellectuelle, reste considéré, par une grande majorité de gens, comme étant un fonctionnaire à caractère commercial. Et pourtant, il est pratiquement le seul à se trouver soucieux quant à l'inaccessibilité de son client au support livresque qu'il expose sur ses rayons car cet acteur est en relation directe avec le lecteur.

Les libraires révèlent, par contre le contraire de ce que la population constate à l’extérieur
Chez, Ali Bey " Tiers Monde ", du B Colonel Amirouche ou Malika Belaïd aux " Beaux Arts ", de la rue Maurice-Audin, Tahar Arezki et Nacera Saïdi à " Noun ", de la rue Chaâbani ainsi que chez Sid-Ali Sekheri au, " Mille feuilles ", de la rue Khelifa-Boukhalfa, un carrefour de savoir universel se présente à l'entrée de chacun de ces espaces. L'atmosphère de ces vecteurs dévoile tout aspect d'activité sauf ceux d'une simple boutique de commerce. Ses visiteurs ne sont pas d'ailleurs de simples clients puisqu’ils y passent, souvent, plusieurs minutes jusqu'à oublier de demander le prix d'un produit. Ils vont d'abord à la rencontre des mots, des personnages et des auteurs préférés, dans la longue liste qu'ils feuillètent pour enfin acheter ou partir, simplement.

"Je vais peu être dire le contraire que mes confrères, quant à la cherté du livre. Quand on dit que ce dernier est inaccessible, il faut se poser la question : par rapport à quoi ? Ce n'est pas le livre lui-même qui est cher, mais le prix reste par contre incohérent, par rapport aux petites bourses et surtout par rapport à la monnaie algérienne. Si j'aborde la problématique, je peux parler, évidemment des livres d'importation, précisément des ouvrages techniques. Rares sont les étudiants qui peuvent se procurer ce genre de support même si c'est un outil de travail. Il faut que l'Etat supprime les taxes, je ne vois pas l'utilité de taxer ce produit. Si les pouvoirs publics n'interviennent pas pour résoudre ce problème et encourager l'ouverture des locaux de fast food qui prennent de l'ampleur, on disparaîtra du territoire. Il faudrait créer un véritable réseau de libraires et instaurer une politique qui incite la population à la lecture afin qu'elle devienne coutume comme dans toutes autres sociétés. C'est un investissement à court et à long terme", estime Ali Bey du Tiers Monde.

Ce local se présente sous forme de librairie générale mettant en vente des livres du parascolaire, à l'encyclopédie.

Cette maison appartenait au réseau de bien de société qui est, la Société nationale d'édition et de diffusion, (SNED). En 1983 il y a eu la restructuration de l'entreprise en quatre entreprises, à savoir, (ENAMEB), (ENAFEK), l'(ENAL) et l'(ENAG). De ces quatre espaces, il ne reste qu'un seul en activité, celui de l'ENAG, (Entreprise nationale des Arts graphique). Les autres entreprises ont été dissoutes, en 1999. Après une année de fermeture, l'état est revenu sur sa décision, car une grande entreprise de presque 74 librairies, au niveau national, allait périr. Ces locaux étaient situés dans des artères les plus stratégiques des villes d'Oran, Constantine, Annaba, et celles d'Alger. En l'an 2000, il y a eu une révolte quant à la réouverture de l'entreprise et dont la revendication de son réaménagement était réalisée en une grande partie, grâce aux médias et aux intellectuels. Ils avaient estimé qu'il était anormal de faire disparaître une société composée, au moins de 10 espaces, au niveau d'Alger.

Selon le représentant du "Tiers Monde", l'Etat avait, finalement, décidé de redémarrer la SNED en mettant en place ses anciens fonctionnaires dans quelques librairies. Ce ne sont pas tous ces espaces qui ont été repris par les anciens travailleurs, puisque quelques-uns étaient mis à la vente dont quatre, ciblées, au niveau d'Alger." J'exerce ce métier pendant 28 ans dans cette librairie mais lorsque j y suis retourné, on avait mis avec moi des fonctionnaires qui n’avaient travaillé que dans l’administration. L'objectif de l'Etat était de mettre l'entreprise au profit de ses travailleurs. Mais ces derniers n'avaient pas un rapport direct avec le livre. Nous n'avions pas la même vision des choses et c'est ce qui a créé un environnement difficile à gérer. Dans le cahier de charge, que je n'ai jamais vu, un des articles stipule qu'au bout de cinq années, ces travailleurs n'ont pas le droit ni de vendre ni de changer d'activité. Au-delà, chaque société qui était devenue une SARL avait le droit de vendre et c'est ce qui s'était passé avec le Tiers Monde", ajoute-il.

“Les différents problèmes qui avaient surgi, dira encore Ali Bey, avaient amené les fonctionnaires à mettre la librairie à la vente. L'opération n'avait pas eu lieu puisqu'il était contre cette conception de vente. Il avait alerté les médias pour lui apporter de l'aide afin de geler la décision. Des intellectuels avaient, pour leur part, signé une pétition contre la disparition de l'entreprise. Bey avait exigé que s'il sera soumis à telle condition, l'entreprise fera appel à un client qui gardera la même activité. Cette nouvelle qui courait, à ce moment, à travers la scène livresque a amène le patron des éditions Casbah, Smaïl Amzïan de proposer l'achat de la librairie à condition qu'Ali Bey y reste. Effectivement le responsable des éditions Casbah a réalisé son souhait.

Le Tiers Monde avait rouvert ses portes en 1999 et annoncé un avenir prometteur avec la relance de sa nouvelle politique. Un vœu que les anciens gérants n’avaient pas pu réaliser dans les années précédentes.
Effectivement, la maison accueille, depuis ce temps, des écrivains et les amateurs de la lecture en animant des séances dédicaces ainsi que des rencontres débats. Cet établissement marque par ailleurs, une présence sur la scène culturelle dont les salons du livre, au niveau national qu'international.
"Durant la décennie du terrorisme, il y a a eu un vide total dans toutes les librairies. Les Algériens ont recommenceé à fréquenter ces lieux depuis car ils ont constaté qu'il y avait, chaque semaine du nouveau. Notre premier concept est d'inviter des auteurs à présenter, eux-mêmes leurs ouvrages et organiser des ventes-dédicaces pour orienter les lecteurs à l'achat du produit. Nous avons pu fidéliser, avec cette démarche, une importante clientèle", ajoute-t-il.

Ali Bey souligne, d’autre part, la nécessité de la mise en vente du manuel scolaire dans la librairie pour amener l'enfant à fréquenter ces lieux et l’ habituer à la lecture générale. "Si on prend l'exemple de la France, 30 à 40%, de leur chiffre d'affaires provient du manuel scolaire", conclut-il.

Malika Belaïd des " Beaux Arts " parlera éventuellement de ce métier. Une activité, dira-t-elle, qui jouit d’une grande importance dans les pays étrangers et qui s’entreprend en Algérie pour conserver une valeur et une fidélité vis-à-vis de sa clientèle.

Livres littéraires, art, musique, peinture, théâtre ainsi ceux de la politique, la sociologie, l'anthropologie et la psychologie, sont le genre de livre que les "Beaux Arts", met à la disposition de ses visiteurs. Les livres scolaires et du parascolaire ne font pas partie de ses choix en raison du petit espace qu'il est, bien qu'il consacre un rayon pour enfants qui vient tout juste d'être réaménagé.

" Le seul souci qui se présente pratiquement pour tous les libraires est celui de la taxe du livre. Notre métier est devenu du militantisme. Mais je pense que les choses vont s'améliorer avec l'abrogation de la loi qui met condition aux marchands, la possession d'un capital social de 20 millions DA pour pouvoir effectuer une opération d'importation ", souligne-t-elle.
Comme ses confrères, elle déplorera, l'appui des commerces d’alimentation générale, contrairement à la réalisation des annexes bibliothécaires dans des quartiers.
" Les pouvoirs publics visent beaucoup plus le gain et l’intérêt commercial qu’intellectuel. On ne peut pas vendre des produits qui dépassent les bourses des gens. On ne peut pas reprendre nos activités dans le bon déroulement qu'avec la suppression de la taxe. Et pourtant cette procédure n'existe pas dans d'autres pays. ", annonce-t-elle.

La libraire des Beaux Arts estime que la meilleure manière de fidéliser un client, c'est d'abord arriver à répondre à sa demande, d'être à son écoute et de lui donner conseil. Un régime qui était instauré dés la création de la maison, dans les années cinquante.
Celle-ci fait partie des plus anciennes librairies de la capitale. Elle avait abrité des évènements culturels marquants, depuis le temps où, elle portait le nom de la première propriétaire, "Pierrette Lacroix".
Cette dame vit actuellement à Aix-En-Province où elle a ouvert la librairie "Etoile du sud". Depuis son départ d’Alger, plusieurs propriétaires se sont succédé aux "Beaux Arts".
Il y avait eu Vincent Greau qui a marqué un court passage dans ces lieux puisqu'il était assassiné en 1994, devant la porte de cette librairie.
Prise en charge, aujourd’hui par Ahmed Benatik, la maison continue de perpétuer sa tradition.
" Paraît-il, Albert Camus a côtoyé cette librairie et avait mis en œuvre la moitié du livre L'étranger. Il avait réalisé ce manuscrit entre les " Beaux Arts " et " Dominique ". On a d'ailleurs ici un portrait de son éditeur, Monts Charlot. Camus se mettait sur les escaliers pour écrire le roman. Les murs de cet espace qui a connu beaucoup de monde comme Jaques Longue et bien d’autres célèbres auteurs raconte des mémoires", retrace-t-elle.

Il est vrai que les moyens financiers représentent un acteur principal pour la survie de la librairie, mais l'amour et la passion pour sa gérance incitent ses travailleurs à sauvegarder son aspect culturel pour ne pas donner une apparence commerciale, à l'origine, comme le font quotidiennement le couple SaÏdi Nacera et Arezki Tahar de la librairie Noûn.

Cet ensemble n'est pas libraire de formation, mais qui a beaucoup fréquenté le monde des arts et de la culture. Ils ont tous les deux travaillé durant 25 années dans le secteur public. Arezki Tahar avait fait science humaine et Nacéra Saïdi sociologie.
Ils avaient décidé de s'acquitter de ce secteur pour se consacrer un peu à la culture et réaliser un vieux rêve. Cette librairie, qui existe depuis déjà trois ans, était faite sur des fonds propres, sans aucune subvention ni aide d'autres organismes.
L'idée de la librairie est de ne pas faire une bibliothèque commerciale, générale mais de créer un espace relativement spécialisé.
"Noûn" présente des ouvrages de littérature, poésie, essais, histoire, sciences humaines, sciences sociales, beaux livres et ceux de livres d'art.
"On veut faire en sorte que l'espace Noûn soit un lieu de rencontre, une prise de parole du monde de la littérature, de la poésie et du monde social mais aussi une galerie où l'on expose des peintures, des films photographiques et autres œuvres d'auteurs professionnels et amateurs", affirme Arezki Tahar.
"Quand on a ouvert ce lieu, on s'est aperçu qu'il y avait une forte demande du livre dans ce pays mais que le problème réside dans le prix. Ce qui est douloureux c'est de voir des gens qui n'arrivent pas à se permettre d'acheter le livre qu'il désire. Le produit importé représente un problème fondamental car il n’ y a pas une véritable transparence dans l'importation au niveau du tarif. Il faut que l'Etat agisse dans une politique fiscale intéressante au niveau des taxes, pour qu'il y ait une véritable politique du livre à la portée de tous", a déclaré Arezki Tahar.

Sans trop s'étaler sur ce sujet, le libraire préfère parler de son espace "Noûn", et dira: " On a choisi l'appellation Noûn pour la librairie car on trouve cette lettre dans la mythologie pharaonique et mésopotamienne ; c'est un océan mythique où a germé la création. Le noûn c'est aussi le symbole de fécondité, c'est un récipiendaire avec le point qui est la graine. C'est aussi le noûn qu'on retrouve dans les trois livres sacrés et il est repris surtout chez les mystiques musulmans dont le soufie, Ibn Aarabi.
Quand il décompose le noûn, on retrouve la lettre qui signifie un peu que l'être humain possède un fil d'éternité que lui insufflé Dieu. Cette lettre a été aussi reprise par nos poètes du 19eme siècle de la musique, dans les qasidas du chaâbi.
C'est aussi le symbole de la féminité, le recueil de Jean Sénac qui s'appelle, "Le Diwan du Noune". On le retrouve également chez le philosophe libanais, Mahdi Aamal qui était un enseignant en Algérie et qui est mort à Beyrouth. Ce dernier avait écrit l'espace du Noune. L'appellation de la librairie a un ancrage autant national qu'universel", fait-il part.
Nonobstant des obstacles rencontrés, la volonté et la persévérance demeurent toujours dans ce domaine. Nombreux libraires le montrent d’ailleurs, tel que Sid-Ali Sekhri de l’espace “Milles feuilles”. ce dernier se présente en librairie générale avec une tendance sociologique, science humaine et littéraire. Quant aux livres spécialisés, tels que Les livres à caractère médical, ils se vendent suite à une commande du lecteur.

Donnant un petit aperçu sur sa librairie, le gérant, qui est aussi secrétaire général de l'Union des libraires, dira que son espace existe depuis 16 mois. " Cette librairie fait suite à une expérience que j'ai vécue au niveau de la maison El Ghuazali qui a fermé ses portes il y a 18 mois. Après trois mois j’ai ouvert un nouvel espace que j’ai intitulé Milles feuilles ". Le libraire, selon lui, est avant tout un passeur de texte et d'émotion. Sekhri appuie l’idée que l’auteur a besoin de transmettre ses émotions et ses écrits.

"Notre métier est très important mais fragile dans la mesure où le lectorat n'est pas très présent dans notre pays. C’est une fonction qui demande de la patience ", poursuit-il.
Partageant l’opinion de ses confrères, il affirme la lamentable situation quant aux prix dérisoires qu’impose l’état.
" Le lectorat existe théoriquement mais il ne peut pas accéder à l'achat du produit. Il y a un problème au niveau fiscal, or qu’on aide à la fois les pouvoirs publics et les lecteurs parallèlement. Les pouvoirs publics n'ont pas une vision claire de la culture du livre. Il n’y a même pas de bibliothèques de quartier.

Le ministre de la Culture a justement abordé cette problématique et je la crois sincère quant à l’aboutissement de l’abrogation de la loi de taxe. Ce projet est également en étude avec le ministère de l'Education et celui de la ministère de l'Intérieur", conclut-il.
 

par Kafia Ait Allouche et Fazila Boulahbal

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