Entretien avec Lounès MATOUB

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Lounès MATOUB est né le 24 janvier 1956 en Kabylie. A 9 ans, il fabriqua sa première guitare avec un bidon vide. Il publie son premier album en 1978. Criblé de balles par un gendarme en 1988, enlevé par les islamistes en 1994 et libéré par un gigantesque mouvement populaire, il était le chanteur le plus populaire de Kabylie. Il a été assassiné le le 25 juin 1998, en Algérie, dans dans des conditions non élucidées, vraisemblablement par des milieux proches du pouvoir.

lounes-matoub-icone.jpgSon œuvre riche de 36 albums traite les thèmes les plus variés : la revendication berbère, les libertés démocratiques, l'intégrisme, l'amour, l'exil, la mémoire, l'histoire, la paix, les droits de l'Homme, les problèmes de l'existence ...

Enfant du peuple je suis, enfant du peuple je resterai. Certes, comme tout un chacun, j'ai mûri, et la popularité m'a sans doute fait prendre davantage conscience de mes responsabilités. Car, plus vous étés connus, plus vous avez des responsabilités.
Je me dois d'être fidèle à moi-même. C'est que, profondément, mon personnage est resté le même. J'essaie d'être un homme honnête, peu apte aux compromissions. Je veux aller jusqu'au bout de moi-même, sans tricherie, sans concessions. Je sais encore dire non. Alors qu'il y a tant de béni-oui-oui, qui à force de dire oui, ont perdu leur "non".
Je ne veux pas flouer mes admirateurs en leur promettant des lendemains qui chantent, en sachant pertinemment que le monde meilleur dont on annonçait tranquillement la venue s'éloigne de plus en plus. Gagner par une telle voie ne m'intéresse pas. Je risque de me perdre ou, pis encore, de couler dans la facilité. Je veux rester tel que je suis, sans verser dans la moindre concession commerciale. Et pourtant, actuellement, l'artistique est bien souvent obligé de se plier au veto du commercial. Poète d'indiscipline, insurgé, je n'ai jamais mis un poil de brosse dans mes poèmes et chansons. Jamais. Les mots caisse d'épargne et les mots -Email Diamant sont bannis de mon répertoire. Je suis sans cesse en lutte contre ce qui me paraît mauvais et détestable. Je me sers de l'amour pour fustiger ce que le monde des hommes a de laid et d'odieux. Pour me révolter contre la veulerie et la duperie, dénoncer l'imposture aux mille visages.
Ma poésie est à tout instant une remise en cause, un prétexte à protestation contre les injustices, les abus, les tabous, etc.

"Tu dois avoir pas mal d'ennemis ?"

Mes ennemis sont les tyrans, les oppresseurs quels qu'ils soient, les lâches, les veules, les hypocrites, et surtout les "parachutés" (.. Je n'aime pas les nouveaux riches plus attachés à leurs biens, à leurs privilèges, qu'à leur pays. Le soleil se lève tous les jours pour chaque citoyen(ne). Heureusement qu'il n'est pas importé à coups de devises, sinon il ne brillerait que pour une classe donnée.

"Quels sont tes rapports avec les journalistes algériens ?"

Ambigus. Mi-figue mi-raisin. Si on ne m'accorde pas beaucoup d'entretiens, c'est parce que je refuse toute concession dans l'expression de mes opinions. On n'a rien à me reprocher. Sinon d'avoir un franc -parler. Et de ne pas être un béni oui - oui. Je ne suis pas l'homme des concessions. Je ne triche pas avec ma nature. Je m'affirme sans gêne aucune, en parfait dédain des convenances. J'aurais pu me pousser dans le monde et monnayer ma popularité, voire ma célébrité. Je ne l'ai jamais fait. Car je ne suis d'aucun pouvoir le dévoué serviteur. A travers RadioTrottoir interposé, certains journalistes (arabophones surtout) ont essayé de me présenter sous un éclairage peu flatteur, de me coller une réputation de raciste, de violent, d'ennemi public n°1, de voyou sans foi ni loi.
Ils ont fait de moi le familier des prostituées et des truands. Ils ont inventé, pour me salir, des légendes scabreuses.
Dans les rédactions algériennes, on me discute longuement. J'étonne et j'inquiète.
Certains journalistes (critiques de variétés) ont de quoi me rendre circonspect. Pour des raisons qu'on devinera aisément, je me méfie de certains d'entre eux.
Plusieurs rédacteurs en chef ou directeurs de rédaction coupent cyniquement, dans des articles, tout ce qui se rapporte (de positif) à moi. A part quelques articles élogieux (parus après octobre 88, il faut le souligner), les journalistes algériens de la culturelle m'ont ostensiblement, pour une raison de censure ou autres, dédaigné, et tout cela à cause de mes audaces de vocabulaire, la franchise et la précision des images, le caractère même des réponses et des sujets traités. Ignorant les interdictions, dédaignant les menaces, j'ai continué de composer et de chanter, quand même, envers et contre tous. C'est par la suite que j'ai appris que tout honneur est source de contraintes.

"Que signifie pour toi le fait de chanter en tamazight ?"

En tant que chanteur, je suis le représentant d'une vision et d'une _expression personnelle du monde qui m'entoure et de moi-même. Je ne veux pas mourir pour un héritage que je n'aurais pas assumé.
Je revendique le fait d'être chez moi dans ma tête et dans mes mots et de vivre comme je le sens.
C'est la raison pour laquelle j'utilise la langue amazighe pour brasser des émotions qui n'appartiennent qu'à nous parce que voir le monde à travers des yeux arabes du fond d'une âme berbère entraîne la mort. Et mon problème est que depuis l'indépendance, nous avons été honnis, bannis, écrasés, spoliés, chassés, traqués, arabisés de force au nom d'une idéologie arabo-islamiste qui est devenue officielle au lendemain de l'indépendance.
Cela dit, pour moi le public auquel je m'adresse possède un inconscient collectif qu'il s'agit de réveiller. Je veux lui faire retrouver une identité qu'il pensait avoir perdue. La langue que parle mon peuple, perfectionnée et enrichie par des siècles d'oppression coloniale et raciste, offre sur l'Algérie un angle de vision unique.

"Que représente pour toi la culture amazighe ?"

Qui ne sait rien de son passé ne sait rien de son avenir. Le but n'est pas, ne peut être, de revenir à un mythique age d'or du passé. La culture amazighe, c'est une question de civilisation et l'avenir de notre pays se jouera peut-être dessus. A travers la prise de conscience de mon identité, j'ai découvert le génocide culturel et le viol linguistique subis par les miens. J'ai, aussi découvert toute une culture méprisée, humiliée, déclassée, exclue des deux écrans (le grand et le petit), interdite de colonne et de séjour.
Un sujet dont on ne parlait qu'à mi-voix. On est dans une situation pire que celle des Bretons, des Occitans, des Corses, des Kurdes, des Arméniens et des Indiens.
Impossible que soient toujours vainqueurs les plus corrompus et les plus honnis par l'histoire ! Et c'est pourquoi nous refusons d'être les nègres blancs, les indiens, le tiers-monde du pouvoir. Nous refusons d'être bougnoulisés, quoi ! Il reste fort à faire pour préserver ce pays paisible et lui épargner les fléaux de la violence et de l'intolérance.
Tout est encore possible, il faut seulement prendre des risques avec sa vie pour préparer des lendemains meilleurs. Je me défends donc je suis. On veut tout leur faire oublier, aux imazighen : Leur identité, leur langue, leur culture.
Ils se trouvent rangés dans une catégorie mineure de citoyens ; pire, ils n'existent pas en tant que tels, hormis pour le service national et comme force de travail.
Et quand ce n'est pas un gros bonnet de la nomenklatura locale ou un officier supérieur de l'ex Sécurité militaire qui leur cherche midi à quatorze heures alors qu'il est dix heures, c'est un wali qui grignote leurs terres ancestrales à coups d'édits et de décrets d'utilité publique et sans indemnisation ou si peu, tellement peu que les indemnisés n'en veulent pas.
A ces représentants du pouvoir, je dénie le droit de débarquer en Kabylie en conquérants. Je rejette leur tutelle. Ce peuple à qui l'on a volé l'âme refuse d'être un peuple rampant.
Il refuse aussi de perpétuer l'état colonial dans lequel les pouvoirs en place ont voulu tenir les deux Kabylie qui n'ont d'intérêt pour eux que lorsque nos frontières sont menacées. Ils ne nous auront pas. Tu peux leur dire qu'il ne faudra plus compter sur la jeunesse Amazighe pour aller au casse-pipe.

"Est-il vrai que MATOUB est raciste envers les Arabes ?"

Fais-moi pas rire. C'est un jugement volontairement faux et un brin raciste, mais qui trahit bien le malentendu qui a toujours existé entre mes détracteurs et moi. Il y a une incompréhension totale qui me gêne car le public a rarement les données globales et objectives en main. Tout est politique et nous sommes bien ici en pleine politique. Je suis responsable de mes actes et la vérité se fait sur ce que je chante. Comment peut-on être raciste quand on a toute sa vie souffert du racisme ! J'ai trop souffert du racisme, de leur racisme, pour accepter à mon tour d'être raciste.

"Quelle est ta véritable culture ?"

Ma seule véritable culture est celle que je me suis trouvée en Kabylie puisqu'on sait que "l'oiseau ne chante bien que dans son arbre généalogique". La vie de mon peuple contient la somme de l'expérience des hommes. D'où le rapport charnel que j'ai avec ma terre natale, mes racines. La culture amazighe est, pour chaque Imazighen, la pierre de touche de son identité.
C'est pourquoi je recrée chaque fois que je chante mon peuple. Je dépoussière ses histoires, ses contes, j'enrichis ses chants, préserve sa langue et ses valeurs, parce que tout cela m'a façonné et que si ce n'est pas moi qui le fais, qui le fera ?
Tout enfant, j'avais fait cette pénible découverte : je n'avais pas le droit de parler ma langue et de connaître ma culture. Alors que nous étions censés être libres et indépendants.
La langue maternelle, ça aide à se penser debout. Mon pays, c'est l'ALGERIE. Mais je suis le citoyen d'une autre patrie : LA CHANSON.
Quant à la langue amazighe, c'est ma langue maternelle, la langue du foetus, la langue intérieure J'ai la double nationalité car j'ai deux pays : mon pays et mon pays intérieur.
C'est dans la différence que je trouve mon identité.

Malika MATOUB.

source : revoltes.free.fr

 

LE DERNIER JOUR DE MATOUB

Il est l’un des rares hommes parmi nos connaissances qui reconnaît, sans aucun complexe, ses erreurs. Mais en même temps, il est aussi l’un des rares qui défend avec courage et détermination ses convictions et ses principes.

Lounès MatoubMercredi 24 juin 1998. Il est 15h et Matoub Lounès vient de garer sa voiture à proximité du carrefour du 20 Avril, qui n’existe plus. Matoub aime beaucoup la ville de Tizi Ouzou. Il s’y rend chaque jour. Avant de descendre du véhicule, nous discutons pendant quelques minutes. Nous abordons plusieurs sujets. Comme d’habitude, le point que nous remarquons le plus chez notre interlocuteur, c’est sa profonde sincérité. Il est l’un des rares hommes parmi nos connaissances qui reconnaît, sans aucun complexe, ses erreurs. Mais en même temps, il est aussi l’un des rares qui défend avec courage et détermination ses convictions et ses principes. Et quand nous lui demandons pourquoi il change souvent d’avis (particulièrement ses sympathies envers les partis kabyles), il répond qu’il n’y a que les imbéciles qui n’évoluent pas.
Nous sommes toujours dans le véhicule. L’amie qui m’accompagne lui tend une photo et lui demande de lui signer un autographe. Matoub signe mais il y a dans ses yeux quelque chose qui ressemble à de la tristesse. Son regard s’apparente étrangement à un adieu. A cet instant, nous n’avons pas vraiment constaté ce changement dans le comportement de Matoub. D’habitude, il est volutible et déborde d’humour. Depuis ce matin, il est taciturne. Nous pensons que c’est lié à l’angoisse qui le prend à la veille de la sortie de chaque nouvel album. En effet, chaque année, il produit deux albums. Mais, il apporte régulièrement des innovations profondes en matière de composition. Il prend toujours ce risque. Il a peur que ses fans, tous kabyles, aient du mal à adopter son style inspiré ces dernières années du chaâbi.
Il nous avait exprimé déjà cette appréhension à la sortie de l’album “Au nom de tous les miens” en 1997. Ses craintes s’avéraient bien sûr inutiles. L’accueil réservé à ses albums a été tout le temps triomphal. Ses cassettes occupent le devant de la scène pendant les six mois qui suivent leur sortie. Ce qui créait de sérieux problèmes dans le domaine de l’édition de la chanson kabyle. Les autres artistes de la même langue devaient bien s’informer de la date de la sortie de la nouveauté de Matoub pour éviter la simultanéité qui étoufferait inéluctablement la leur.
Pour l’anecdote, Hacène Ahrès, un artiste très proche de Matoub, s’apprêtait à éditer son nouvel album quand nous donnâmes dans un journal pour lequel nous travaillions à l’époque, l’information de la sortie imminente de deux nouveaux produits de Matoub. Cette info était livrée prématurément par souci de primauté. Mais Hacène Ahrès qui l’avait lue a été pris de panique. A l’époque, nous ne connaissions pas Hacène. C’est Matoub qui nous a fait part de la réaction de Hacène Ahrès. Ce jour-là, Matoub avait beaucoup ri. Il aimait beaucoup Hacène Ahrès.
Nous sommes toujours dans la voiture. Nous devions faire une longue interview sur ses nouveaux produits. Mais l’objet de notre déplacement chez lui, ce jour, à Tawrirt Moussa, était uniquement d’écouter les 11 chansons, nous ne nous sommes pas munis de notre dictaphone. Il fallait convenir d’un autre rendez-vous. Puisque Lounès descendait chaque jour à Tizi Ouzou, nous suggérâmes de nous voir le lendemain (jeudi). Après un bref moment de réflexion, Matoub se souvint qu’il allait se rendre à Bouzeguène, chez ses beaux-parents, récupérer ses deux belles-sœurs. Il leur avait promis de leur payer le déjeuner. Nous ne pouvions pas donc le voir jeudi, nous avons opté pour le surlendemain vendredi. Nous nous sommes entendus de nous voir à 11 h au Bâtiment bleu. Nous ne nous sommes plus revus.

Propos recueillis par Aomar Mohellebi

LIBERTÉ 23 juin 2005

 


Discographie complète de Matoub Lounès
28 albums, ou 34 si on compte 2 volumes comme 2 albums
Le Rebelle

 

1978

01. Ay-izem
01- Ay izem
02- Ifenanen
03- Tagrawla nnegh
04- Aqlagh
05- Ya l'ferh-iw
06- Lehbab-iw
07- Terr-id
08- Anef-iyi

02.Daawessu
01- A yemma azizen a yemma
02- Azul Felawen
03- Nehder mi tmal ddunit
04- Tighratin an ruh
05- Inaghed ayen akka
06- Attan attan daƒwessu

1979

03. Ruh ay-aqcic
01- Yaw at n magret
02- Ruh ay aqcic
03- Qdeƒgh l'yas
04- Ay akal hader ssifa-s
05- Iydewer i wedrar
06- Amirouche et Ferhat
07- Acangal yezzi
08- Yebwded lawan
09- Ur d iyi sedlam
10- Arqiq l'hal-iw

04. Yekkes-as i znad ucekkel
01- Iywexxer wagu
02- Ggergger yessawel i l'Aures
03- Aken kan id ttaxregh
04- Yekkes-as i znad ucekkal (L'girra-l'firaq-l'gherba-l'mut)
05- Ay imesdurar
06- A tidett w'ikem iyƒebban

05. A l'hif yuran (Ay idurar n-jerjer)
01- Azul a mmi-s idurar
02- Ger idurar Laures
03- Ufight yedduri ttejra
04- Tegrourez
05- Ay idurar n ggergger
06- Abehri
07- A l'hif yuran

06. Ay ahlili
01- Ay ahlili
02- A tidett rdju
03- Garanegh ur d yegwri usirem
04- Ay ahbib as-a ad ruhegh
05- Akwit ay arrac nnegh

1980

07. Ad-twaligh
01- W'aka im'd yessawlen
02- Xas kker arz
03- Ay aqcic aƒjel
04- Anagh i yiga rray-iw
05- Tilelli
06- Oh ! ay ihbiben-is
07- Ttar-im amtid rregh
08- Ad-twaligh

08. Recital à l'Olympia 80 (JSK)
00- Intro
01- JSK
02- Imazighen (Hekun)
03- D aghrib
04- L'girra tefra
05- Poemes (Tayeb)
06- Tter

1981

09. As-agi lligh
01- As-agi lligh
02- Zhut ay arrac
03- Ya l'ferh-iw
04- Oh a yemma sber
05- Poemes Tayeb (Olympia 80)
06- Tighratin

10-11. Slaavit ay abehri vol.I
01- Slaabit ay abehri
02- An rrez wal'a neknu
03- Defregh s wallen-iw
04- Ay adrar n at yiraten
10-11. Yehzen l Oued-Aissi vol.II
05- Yehzen l'wad aƒissi
06- Ammous yezga iyzedgiten
07- A l'wexda iysaren
08- Berzidan

12. At yiraten
01- Mugregh at yiraten
02- Ifis
03- Aasekri
04- A mmi azizen
05- Yenayi aqli ad ruhegh
06- Anef-iyi ad rugh

1982

13. Tirgin
01- Ru ay ul
02- Tighri idurar
03- Kumisar
04- Tirgin
05- As-a tesƒid mmi-m
06- Letnayen iruh d d-tlata
07- Amehbus-iw
08- Mi neztel s l'kif

1983

14. Tamsalt n Sliman
01- Ur iyfur
02- As l'ferh
03- Abrid at neƒqel
04- Llah ukber
05- Tamsalt n Sliman
06- Afalku bwezru llegrib
07- Yir tayri
08- A lexlaxel
09- Imcumen

1984

15. A-tarwa l-hif
01- Lhaq.
02- Sidi Abderrerhman.
03- Mr Le Président.
04- Assa adjazayri.
05- I gujilen.
06- Tarwa en el-hif

1985

16. Dda Hammou
01- Dda HAmmou (Ezzin yeghelebet esser).
02- A yasghersif.
03- Yecdas i rebbi leqlam.
04- Ezzehr-iw.
05- Tamsalt-iw.
06- Attan n-emmi.
07- Qellev el methl-im.

17. Lvavur
0l- Imgherreq.
02- Ma sughegh.
03- El-vavour.
04- Tadukli.
05- Uggadegh akerwin.
06- Ezserigh ashu.
07- Lebghi-iw d erray-iw.
08- Mrehba s lehbab.

1986

18. Les deux compères
01- Les deux compères.
02- Yir argaz.
03- A mes frères.
04- Aghrib.
05- Ameck akka.
06- Utlif.
07- Uh ay ihbiben-iw.
08- Ul-iw ghezmit.

19. Tamurt-iw (Erras tili)
01- Erras tili.
02- Eddunit iw.
03- A âskri (d'après Boris Vian).
04- Ezzeyyar.
05- Imdanen.
06- E tamuret iw.

1987

20. Tissirt n-enndama (Lewassayeth)
01- Thenssa tafat.
02- Udem n El-Dzayer.
03- Sehsebe.
04- Taddart.
05- Instrumental (Thenssa tafat).
06- Tissirt n enndama.
07- Dayen idhouv erruh.

1988

21. El-mmut
01- Idrimen.
02- Tidett yeffren (hommage à Slimane).
03- I gurru n el-kif.
04- Lmmut.
05- I heddaden bb awal.
06- Ay arach

22. Rwah rwah
01- Serhas ay adu.
02- Aghrib.
03- Avrid y reglen.
04- Rwah rwah.
05- A tilli l'hadja rkhissen (hommage a schix Aarab Bouyezgaren).
06- Arrash n temanyin.
07- S kra b-wi helken.
08- Attas issyenan.

1989

23. L'ironie du sort
01- Asirem (L'espoir)
02- Idurar ay d lƒemr-iw (Le Djurdjura : ma vie
03- Yir lehlak (Elle s'arrache: la liberte)
04- Imcebbwlen (La dechirure)
05- Ayen iraden (L'ironie du sort)
06- Tarewla (Le repentir)
07- A win ir'uh'en (Amertume et regrets)
08- Wissen (La disillusion)
09- Tiyita (La gifle)

1991

24. Regard sur l'histoire d'un pays damné vol.I
01. Regard sur l'histoire d'un pays damné
02. Regard sur l'histoire d'un pays damné (suite)
25. Izriw yeghlav lahmali vol.II
03. Izzri-iw yeghlav lahmali
04. Ahlil ahlil
05. Uzu n tasa,
06. Avehri n lhif
07. Imesfray
08. Tuzma t-temgher

1993

26.27. Communion avec la patrie (2 vol) (en duo avec Nouara)
26. El-mahna Vol.I (en duo avec Nouara)
01- A yemma yemma.
02- Tuzzma.
03- Si eddaw uzsekka.
04- Imsefregh.
05- Sadia.
06- El-mehna.
27. Hymne à Boudiaf Vol.II (en duo avec Nouara)
07- Hymne à Boudiaf.
08- Ha yemma amek ae' dee am ete dtera.
09- I msehaf.
10- Communion avec la patrie (amazigh)

1994

28. Kenza
01- Em' i mzeren.
04- A yemma yemma.
02- Ettugh.
09- Kenza.
05- Ruh ruh.
03- Tamara.
08- Tanumi.
07- Tatutt.
06- Tighri u gujil.

1996

29.30. Tighri g-gemma (2vol)
29. Assirem Vol.I
01- Asirem (l'espoir)
02- Ta meddit bb-ass (La fin du jour)
03- Avrid n-t-dukli (L'horizon prospere)
04- Asmekti tt tuzma (Remords et regrets)
05- Yir attan (La fatalite)
06- El-ghella n trad (Le butin de guerre)
07- La soeur musulmane
30. Tighri g-gemma Vol.II
08- Ta âkwemt n tegrawla (Epreuves de revolution)
08- Imettawen-iw (Mes larmes)
10- Tighri gg-emma (La complainte de ma mere)
11- Tuzma (L'effroi)
12- Lhif n nnger (La desherence)
12- Lmut bbu ugrawliw (Le revolutionnaire)
13- Tighri nn taggalt (LA revolte de la veuve)

1997

31.32. Au nom de tous les miens (2vol)
31. Semehthiyi vol.I
01- Semehthiyi (Mes amis... désolé)
02- Ayikhfiw (Oh mon ame, que faire)
03- Ruh a vava ruh (Pere, repose en paix)
04- Ayahviviw (L'ami fidele)
05- Imcumen (Les scelerats)
32. Selkane vol.II
06- Selkan iderz (Bruits de pas)
07- Efegh ayajrad (Invasion)
08- Ayatyetran (Les galonnes)
09- Equrent Etregwa (Les yeux taris)
10- Ayizri Yesrindimen (A chaudes larmes)
11- Armi Glalzegh (Une fois trop tard...)

1998

33.34. Lettre ouverte aux... (2vol)
33. Ayen ayen Vol.I
01- Ayen ayen (Pourquoi)
02- A tamgart (Pauvre vieille)
03- Iniyid kan (Dis moi)
04- Nezga nesutur (souvent on implore)
05- Tavrats i l'hekam (Lettre ouverte)
34. Iluhqed zhir Vol.II
06- Ur shisif ara (Ne te morfonds pas)
07- I luhqed zhir (Moment crucial)
08- A l'hif edu (Soufrance)
09- Yedhwayam (T'as raison)
10- Vedeg ditizi (A la croise des chemins)
11- Sers Imanik (Respecte-toi)

 

 


Malika Matoub
''Je sais qui l’a tué''

Malika MatoubDans cet entretien accordé par la présidente de la fondation et sœur du plus grand chanteur kabyle, il est question de faire le bilan d’un parcours de huit ans, rappeler que Matoub est loin d’être mort, de remettre les pendules à l’heure et surtout, rappeler que, si Matoub a sacrifié sa vie, c’est pour que les enfants du Rebelle vivent dans une Kabylie paisible, définitivement soustraite aux prédateurs et aux partisans de la violence. En un mot, rappeler le message de Matoub : Tamazight tehwaj lehna (Tamazight a besoin de la paix).

LA DÉPÊCHE DE KABYLIE : Vous venez de donner le coup d'envoi des festivités du cinquantenaire de la naissance de Lounès Matoub, pouvez-vous faire le point sur leur déroulement dans la wilaya de Tizi Ouzou ?
MALIKA MATOUB : "Ass agui ligh azzeka wissen, nighd ayen zrigh d wayen a tswaligh, cfut di terga ma ghligh, danzaw aoun di sawleun"
(Aujourd’hui je suis, demain qui sait? J’ai dit ce que je sais et ce que je vois, Souvenez-vous si dans la rigole je sombre, mon esprit vous interpellera).
Les dates phares que nous avons retenues depuis la création de la Fondation Lounès Matoub représentent les moments forts qui ont marqués la vie de Lounès. Le 24 janvier pour sa naissance, le 20 avril qui symbolise son combat identitaire, le 25 juin que l’on commémore douloureusement contre l’oubli, le 09 octobre aussi est une date douloureuse et pour ne pas oublier la souffrance de Lounès, il est important que chaque année, nous rafraîchissions la mémoire de certains amnésiques.
Le 08 Mars, journée internationale de la Femme, est aussi une date importante. Cette date symbolique doit être un éveil pour les hommes et un rappel pour leur dire qu’ils sont tous sortis du ventre d’une femme, leur mère. Nous n’avons pas la prétention qu’il arrive en Algérie ce qui vient de se passer au Chili ou en Allemagne, mais c’est un souhait réel et un rêve qui se réalisera un jour.
Pour les festivités de l’année Matoub, elles ne concernent pas seulement la wilaya de Tizi-Ouzou. C’est vrai que la ville des Genêts est le carrefour de nos activités chaque année, mais pour cette année exceptionnelle, nous comptons associer toute l’Algérie et tous les Algériens, là où ils se trouvent. Les gens fidèles et sincères s’organisent dans les plus grandes capitales du monde pour rendre hommage à Lounès et cette année, pour le “huitième 25 juin” depuis 1998, nous espérons être accueillis à Alger, par tous nos compatriotes, pour partager ce moment avec eux. C’est une fois de plus un challenge mais je suis sûre qu’avec toutes les bonnes volontés, nous arriverons à offrir un événement historique clôturé par un gala artistique à la coupole de notre très chère capitale. Paris sera le rendez-vous du mois d’octobre pour concrétiser l’ampleur de cet événement.

Vous avez annoncé que ce cinquantenaire sera célébré tout au long de l'année 2006, donnez-nous plus d'explications...
Il est difficile de faire beaucoup de manifestations, il vaut mieux en faire moins et les réussir. Comme vous pouvez le constater, sur le programme que je viens de vous donner, les 4 dates sont suffisamment espacées pour occuper toute l’année. Il faut du temps pour les préparations et une bonne préparation est l’atout majeur pour garantir une réussite. En parallèle, en France, la Fondation et l’association lance une opération à travers tout le territoire. Nous associons cinquante villes dans toute la France pour participer à ce qu’on appellera "Cinquante ans, cinquante villes” . Nous ferons une dizaine de déplacements pour rencontrer nos concitoyens autour d’un débat, d’un repas et d’une soirée musicale. Chaque date associera cinq villes autour de cet anniversaire, pour débattre des problèmes divers que nous vivons dans l’émigration. La conférence-débat sera animée par des spécialistes et des élus de chaque département. Autour de Lounès Matoub, le sujet sera axé sur les racines et l’immigration. Le choix des villes n’est pas fortuit puisqu’il est axé en priorité sur les villes dont une des rue porte le nom du chanteur assassiné.

Depuis l'assassinat de Lounès, il y a eu des milliers d'hommages qui lui ont été rendus en Kabylie, mais nous n'avons pas connu d'événements à la hauteur du Rebelle, pourquoi ?
"Laâslama s lehlakh iw Idiyi yemlan ahdawen iw vanend vanend walagh then".
"Bienvenue à cette maladie qui désigne mes ennemis. Ils sont visibles, je les vois".
A la mort du Rebelle, nous n’imaginions pas vraiment ce qu’il représentait dans tout l’univers et ce que représenterait sa mémoire après sa disparition. La preuve, vous le voyez encore aujourd’hui, cette formidable mobilisation autour des dates anniversaires, ainsi que le nombre de rues, de places et de locaux qui ont été baptisés à son nom, en France. A Tizi-Ouzou, une place lui a été enfin attribuée grâce aux efforts du Mouvement citoyen et de la Fondation Matoub. C’est tout à l’honneur de notre région et de toute l’Algérie. Certains, eux, savaient ce que représentait Lounès et ce qu’il représentera après sa disparition. Ils avaient  calculé et préparé la récupération. Lounès le savait et il le disait : " Je suis comme une grenade dégoupillée qui explosera à la figure de celui qui voudra me récupérer ". Il se sentait menacé et se savait la cible de nombreux prédateurs. Ceux qui l’ont tué n’ont aucun scrupule, sa mort physique ne leur suffit pas, le fait qu’ils n’aient pu récupérer sa mémoire à des fins politiques est devenu pour ma mère, moi, sa Fondation, un cauchemar au quotidien. Toute tentative de réaliser un événement à la hauteur de l’artiste, devient impossible, tellement le sujet dérange. Certes Matoub est idolâtré par tout son peuple et beaucoup lui rendent hommage, ses ennemis ne peuvent pas s’attaquer à tout le monde, heureusement, mais en bâillonnant sa famille et sa Fondation, ils réussissent à les atteindre en les privant de ces grands évènements. Leur but est, avec le temps, de le faire oublier et d’empêcher l’institution qui porte son nom, de pérenniser sa mémoire. De grands évènements en hommage à Lounès ont été organisés au Zénith de Paris, cette salle mythique où Lounès comme d’autres grands artistes s’était produit. Seul celui de 1999 a été épargné, à l’époque, il était encore trop tôt pour émettre des doutes sur les éventuels assassins de Lounès. C’est juste après que les vrais problèmes ont commencé pour nous, quand nous avons commencé à poser les vraies questions. Les deux autres Zéniths ont été sabotés par une campagne grandiose de désinformation, ce qui s’est traduit par un échec financier insupportable. Le message que colporte l’esprit matoubien dérange encore et représente un danger pour certains politiciens, c’est pour cela qui  est très difficile. Malgré tout, nous avons tenter de résister en utilisant tous les moyens que nous possédions. Certains mêmes, que nous croyions amis, ont proposé leur soutien pour l’organisation d’un spectacle à Paris, mais nous ont lâchés à la dernière minute. Il faut savoir que prendre le risque de réserver une grande salle à Paris, comme le Zénith, engage des frais énormes et quand on ne réussit pas, il faut tout de même honorer les engagements du contrat. Pour rappel, le 20 avril 2000 a été l’occasion de créer un gigantesque événement autour du 20e anniversaire du Printemps berbère, à Tizi-Ouzou, en ce début du 21ème siècle. Tous les mouvements associatifs étaient présents, les artistes, les intellectuels, les tendances des mouvements culturels, excepté un seul, " toujours le même ", étaient aussi présents pour commémorer cet anniversaire et reconnaître la grandeur de Lounès Matoub. Avec peu de moyens, nous avons réussi cet événement qui restera gravé dans l’histoire de la Kabylie. Le Printemps berbère suivant, comme vous le savez, s’est terminé dans un bain de sang, et les responsables devront un jour rendre des comptes à notre pays.

La célébration du huitième anniversaire de son assassinat sera de toute évidence grandiose vu qu'il coïncide avec l'année qui lui est dédiée ?
"Ay ansi I dissawel lheq, Avrid iss ad I yawi"
"D’où que vienne l’appel du bien, son chemin est celui que je suivrai"
Les travaux ont commencés et nous comptons sur toutes les bonnes volontés pour nous aider. Un grand évènement a besoin d’une bonne organisation mais aussi de moyens. Nous ferons appel aux partenaires et aux médias, sans lesquels, il serait impossible de réussir un tel évènement. Tout citoyen doit être associé et acteur de cet évènement et participer à sa manière. Nous espérons que s’associeront à cet élan toutes les bonnes volontés de notre pays, où qu’elles soient, qu’elles soient de la société ou des pouvoirs publics. Tous les artistes sont évidemment conviés à enrichir cet événement, et les pouvoirs publics sont invités à contribuer à sa réussite, c’est un appel, et je leur demande de réagir au message fédérateur de Lounès. Notre région a besoin de paix et je suis persuadée qu’avec un peu d’effort et surtout de bonne volonté, cette région retrouvera ses qualités qui font l’honneur de notre pays. Les acteurs principaux seront la solidarité, la Fraternité, l’amitié, le respect, la vérité, et surtout l’espoir. assirem est le mot le plus approprié pour ceux qui croient en l’avenir de notre jeunesse. Notre pays est riche d’une jeunesse qui vieillit trop vite, donnons-lui au moins la chance de profiter de son temps. Lounès est mort jeune, ne l’oublions surtout pas.

Huit ans après sa disparition physique, Matoub Lounès reste le numéro 1 de la chanson kabyle, il est l'artiste le plus écouté chez nous, comme vous l'aurez constaté ici -même, que représente pour vous cette immortalité?
"Yal yiwen amek infegh ssut-is, Yettcebbih udem I ttikti-s, Ulac w’illan nigh wa"
(Chacune de nos voix engendre un bienfait unique, qui embellit le visage de nos pensées. La nature nous a pourvus d’égalité)
Pour beaucoup, il l’était de son vivant numéro 1, et il le sera toujours. Il le mérite et c’est son travail et uniquement son travail qui lui vaut ce titre. Matoub a son propre style, qui le rend unique, mais dans le fond de ses paroles, il a associé tout le monde, aujourd’hui chacun se reconnaît dans sa poésie, c’est ce qui fait la force d’un grand poète, vous êtes mieux placé que moi pour en parler, vous qui côtoyez au quotidien cette population, jeune et moins jeune. Moi j’ai du mal à l’admettre, donner ce numéro 1 à un artiste, c’est dévaloriser les autres, mon frère n’aimerait pas ça. Lounès a fait son travail, il a marqué d’une manière indélébile l’histoire et la culture de son pays mais il aimait et comptait beaucoup sur les jeunes talents. Heureusement la Kabylie a enfanté beaucoup d’autres talents mais beaucoup viendront après, un grand nombre de jeunes et futurs Matoub entreront bientôt dans l’arène, je l’espère. Ils auront à représenter dignement notre culture, pour cela il faut les aider, mettre les moyens pour qu’ils puissent s’exprimer, c’est le but et les objectifs de l’Ecole des arts Lounès-Matoub, quand elle verra le jour. Lounès, lorsqu’il se produisait, offrait souvent l’occasion à un jeune chanteur de faire ses preuves en avant-première.
Pour l’anecdote, j’ai souvenir qu’un jeune chanteur était venu le voir pour obtenir l’accord de porter comme pseudonyme "Le petit Matoub" et Lounès le lui avait déconseillé en lui disant : " Si tu te qualifies de petit, tu le resteras toujours, choisis un nom qui te grandira, un jour tu seras plus grand que moi, qui sait ?". C’est ça l’esprit Matoub, le travail et surtout la modestie.

Il a chanté la misère, la douleur, la mort, l’amour, mais aussi et surtout l’espoir. Nous voulons offrir aujourd’hui à cette jeunesse, ce message d’espoir. Matoub s’est produit dans le monde entier, mais la sève de sa poésie, il la puisait au cœur des montagnes de Kabylie, source intarissable, comme il aimait s’en vanter.

Comme de son vivant, Matoub dérange toujours, sa statue à Ouaguenoun a été saccagée. Comment réagissez-vous à un tel acte ?
"Wid yettganin di l’mut-iw, Yessamesn ism-iw, Kul tizi a yi-d-mlilen"
(Ceux qui s’impatientent de ma mort, Qui calomnient mon nom, à chaque col devront m’affronter).
Un tel acte n’a pas de qualificatif ni de nom, c’est tout simplement du terrorisme. Un terroriste détruit parce qu’il n’a pas le courage d’affronter la réalité. Un acte aussi odieux ne peut être réalisé que par des lâches et il est déplorable que dans notre pays, certains expriment encore leurs désirs par des actes aussi lâches. La profanation d’une tombe ou d’une statue ne peut être associée qu’au fascisme. En s’attaquant à cette statue, ils se sont attaqués à toute une culture, à toute une famille, mais aussi à toute la famille artistique, sous toutes ses formes. J’espère que la justice fera son travail, et que ces lâches seront punis, pour que cela ne puisse plus se reproduire. Je tiens à dire à ceux qui ont fait ça, qu’en s’attaquant à Matoub, ils se sont trompés d’ennemi, qu’ils feraient mieux de casser le nez à ceux qui commanditent de tels actes, ceux qui ont oublié ce que veut dire “nnif”.
Je tiens aussi à apporter tout mon soutien aux jeunes artistes sculpteurs qui ont participé depuis des années à la réalisation de ce travail et leur dire à quel point leur douleur est partagée.

Quel est votre sentiment d'être la soeur de l'homme le plus important que la Kabylie ait enfanté ?
"Dayen idub rruh, Ddunith zighen d’aghurru"
"Nos âmes sont meurtries, ce monde n’est que tromperie"
Il y a d’abord la fierté d’être la sœur de Lounès parce que nous avons la même mère et le même père mais cette fierté, tous les Kabyles la ressentent et je suis honorée de la partager avec eux. Sur un certain point, Lounès est plus le frère de tout le monde que mon propre frère. Il a durant sa vie été tellement généreux avec sa grande famille qu’il en oubliait souvent sa petite.
Par contre, personne ne peut ressentir la douleur de son absence comme nous la ressentons ma mère et moi, surtout elle. Tous les jours sans exception, j’ai des remords, ceux de ne pas avoir été assez présente, auprès de lui, pour lui apporter plus de soutien, plus d’assurance. Surtout durant sa dernière année, le sentiment d’amertume que je ressens est immense, j’ai presque envie de dire des fois que c’est à cause de moi qu’il est mort. Je n’aurai pas dû laisser son entourage l’isoler de sa vraie famille et de ses vrais amis. Durant son exil en France, de fin 1994 à avril 1997, j’étais près de lui. J’ai assisté, impuissante, aux manipulations dont il a fait l’objet. Il était tellement préoccupé par ce qui pouvait arriver dans son pays qu’il était devenu vulnérable. Il m’alertait souvent des risques qu’il encourait à fréquenter certaines personnes, mais il n’arrivait pas à s’en débarrasser. Il était tellement intègre et honnête qu’il pensait que beaucoup de gens étaient comme lui. Après son dernier mariage, il avait complètement changé, il me cachait beaucoup de choses ainsi que ses fréquentations, il était comme un gamin qui venait de faire une grosse bêtise, et puis il m’évitait pour fuir mes questions, il était comme sous l’emprise de quelque chose qu’il ne pouvait m’expliquer. Et puis il y a eu cette dernière rencontre en présence de notre mère, au studio où il enregistrait son dernier album. Concentré dans son travail, nous n’avons pas voulu le déranger trop longtemps et nous sommes parties. C’est la dernière fois que nous l’avons vu debout. Le vendredi 12 juin 1998, il a appelé à la maison en souhaitant parler à sa mère, il a passé une demi-heure au téléphone et s’est confié sur la situation qu’il vivait, il voulait la rassurer, comme s’il craignait quelque chose. Le lendemain, il devait déjeuner avec nous, à la maison, en famille. Le même jour, il a pris l’avion du matin pour aller chercher sa femme qui l’avait appelé la veille, vers 22 heures, pour l’informer qu’elle était convoquée pour aller chercher son visa pour la France...
Parfois je l’appelle, je lui parle, je lui demande conseil, je vis des moments tellement difficiles que j’ai besoin de ses conseils de frère. Il était pour moi un héros invincible, un grand frère qui me protégeait. J’espère qu’il nous voit et qu’il constate ce que nous subissons. Je suis la vraie seule sœur de Lounès mais je n’ai pas mérité de souffrir autant. Ses amis m’ont tourné le dos, il me reste cet espoir que je puise dans cette jeunesse non politisée, les authentiques comme disait Lounès, ceux qui n’ont rien à perdre, ceux qui n’ont rien à donner sauf leur amour, ceux qui sont sincères. Tout le reste est foutaises, illusion. Quand je m’endors, c’est la réalité qui réapparaît, le vide, l’absence de celui qui m’a vu ouvrir les yeux. La vie ne fait pas de cadeaux, mon Dieu que c’est triste.

Vous avez déclaré lors de votre conférence de presse à Tizi Ouzou que depuis l'assassinat de Matoub, ses droits d'auteur sur ses albums ne sont pas versés. Est-ce qu'on peut en savoir plus?
"D’laman i yi kelxen, arrigh awk meden d lehvav"
"C’est la confiance qui m’a trahi, je prenais tout le monde comme ami"
C’est un sujet extrêmement délicat mais tout aussi douloureux. Ce sujet soulève légitimement une colère chez moi. Je pèse mes mots en vous disant que nous avons à faire à des charognards qui n’ont aucun scrupule. Les prédateurs n’en ont rien à faire de la propriété morale et intellectuelle, ni de l’amitié que leur accordait Lounès, ni du respect qu’ils devraient vouer à sa famille. L’appât du gain est leur seule préoccupation. Pour être plus précise, ça n’est pas seulement des droits d’auteur dont il s’agit, ça c’est un sujet qui concerne aussi les intérêts de l’Etat et j’ai cru comprendre que dans ce domaine, un gros chantier est en route pour faire respecter les droits d’auteur.
Juriste de formation, j’ai conforté cette ambition par différents stages à Paris, en me spécialisant dans le droit des artistes, spécifiquement pour m’occuper de ceux de mon frère qui m’avait sollicitée pour l’aider à assainir son catalogue. Son catalogue, riche de 34 albums, était déjà prisé de son vivant. Lounès se savait menacé et il savait que sa mort profiterait à beaucoup de gens. Il avait entamé des démarches auprès des éditeurs, ou plutôt des " marchands de K7 ", pour récupérer ses droits. Après sa disparition, le phénomène s’est multiplié, tout le monde distribue ses produits, tellement la demande est importante, mais aucun ou presque, ne paie ses droits à l’artiste, aucun ou presque n’a de contrat en bonne et due forme, on retrouve même de nouvelles sociétés qui reproduisent ses disques et les vendent. Sur tout ça, la famille et la Fondation Matoub ne touchent aucunes royalties, c'est-à-dire la redevance de l’artiste, mais en contrepartie, à elles seules, on attribue " le commerce machiavélique de la mort de Matoub ". Finalement cette mort profite à beaucoup de monde, Lounès avait encore une fois raison. Comme nous n’avons pas les moyens de nous rendre justice, nous avons décidé de recourir aux institutions compétentes de notre pays. En France, c’est pareil, nous avons entamé des procédures mais c’est un travail de titan. Quand vous allez voir un distributeur pour lui demander des comptes, il vous répond que " Matoub appartient à tout le monde " et il y en a même qui l’ont déjà classé dans " le domaine public ". Si vous rajoutez à ça le piratage et la reproduction illicite, je crains que le métier d’artiste soit de plus en plus difficile. Le grand fléau qui couronne tout ça, c’est ce public nombreux et fidèle qui achète les produits de Matoub sans savoir à qui cela profite.

La revue littéraire Europe consacre un dossier à votre frère, à notre frère Lounès. Vu le prestige de cette revue, cette distinction est un honneur pour toute la Kabylie, n'est-ce pas ? Avez-vous des informations à ce sujet ?
C’est noble de leur part, Lounès le mérite bien et si la prestigieuse revue européenne lui consacre ce sujet, c’est encore une fois la preuve que son combat est universel. Je suis d’autant plus fière que ce travail a été confié à Yalla Seddiki, Docteur en lettres, qui peut mieux que lui, faire un sujet authentique sur Lounès Matoub ? Il nous l’a démontré à travers son livre " Mon nom est combat ". Il est déplorable de ne pas voir une revue nommée " Afrique " faire le même travail mais qui sait ? On ressemblera un jour à tout le monde, même s’il est important de préserver notre spécificité.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez vu la statue réalisée par Hamid Ben Belkacem à Ath Boughardane ?
J’ai eu en même temps un choc et un immense plaisir. Un choc comme tout le monde, parce que la découverte de cette statue si proche de la réalité vous renvoie quelques années en arrière, c’est comme un flash éphémère. Et puis il y a la beauté de l’œuvre, ce qui m’a fait plaisir en observant cette statue, c’est la fidélité de l’auteur, la perfection dans le moindre détail, on voit que Hamid voue un grand respect pour Lounès. Je m’imagine tous les jours, les semaines, les mois et les années passées pour ce jeune artiste, auprès de son idole, son ami, pour le ressusciter. Ce grand jour est arrivé et tous les honneurs lui reviennent. Je voudrai vous faire un aveux, j’ai visité le musée Grévin à Paris, ce musée où l’on expose les statues des stars, je n’en ai pas vue une aussi ressemblante que celle de Hamid Ben Belkacem. Je tiens à lui transmettre toutes mes félicitations et l’invite à venir quand il veut chez Lounès, j’imagine sa tristesse de ne plus le voir quand il rentre chez lui. J’encourage tous les jeunes créateurs à en faire autant.

De nombreuses chansons de Matoub demeurent inédites, notamment celles qu'il avait chantées lors de ses spectacles en France. N'est-ce pas le moment de les faire éditer ?
C’est un long travail qui n’est pas évident à réaliser. D’abord les répertorier, toutes les déposer pour éviter les plagiats, c’est juste ce que nous avons pu faire pour l’instant. Ensuite, pour les chansons écrites et non enregistrées, il faut leur écrire la musique, seulement après cette étape, nous les mettrons à la disposition des jeunes chanteurs, à travers un concours où les plus méritants se verront confier un ou plusieurs titres pour les interpréter. On souhaiterai que les chansons inédites de Lounès servent à propulser ces jeunes artistes qui sont l’avenir de notre culture. Cette œuvre sera bien évidemment confiée à la Fondation qui saura la pérenniser. Pour les chansons déjà chantées par Lounès et pour certaines enregistrées, mais pas éditées, nous espérons bientôt les rendre publiques, pour cela il faudrait encore qu’on ait des vrais producteurs, et pas seulement des commerçants de K7, sinon l’œuvre inédite de Lounès ne profitera qu’à ceux qui la commercialisent comme c’est le cas pour les albums édités. Nous ferons prochainement un appel d’offres pour tout le catalogue Matoub, et si nous trouvons le bon partenaire, nous lui confierons ce travail. Dans le cas contraire, nous le ferons nous-même. La production, l’édition et la distribution, sont des métiers accessibles à tous, chez nous, c’est pas le personnel qui manque, il suffit juste de le former.

On retrouve partout des oeuvres de Matoub piratées et qui se vendent au vu et au su de tous, quel est votre réaction par rapport à ce phénomène ?
Cette question rejoint celle que vous m’avez posé tout à l’heure. D’abord, ce qu’il faut souligner, c’est que le piratage est le résultat d’une éducation dans notre pays. Ceux qui avaient dirigé notre pays étaient des pirates et ils ont éduqué nos enfants à être comme eux. Lounès n’est pas le seul à être piraté, tout le monde est piraté. Il serait plus facile et plus rapide chez nous, de recenser les produits authentiques. Quand vous voyez que 90% des produits distribués en Algérie sont issus de la contrefaçon, je ne vois pas comment mon frère pourrait échapper à cette règle, ça me fait mal au cœur, mais que représente un artiste, aussi grand soit-il, devant une piraterie nationale ? C’est aux pouvoirs publics de faire leur travail, eux aussi y perdent, et moi je ne suis pas capable ni n’ai les moyens de lutter contre un fléau qui est généralisé dans mon pays. Si seulement les rentes de la piraterie sur les disques de mon frère servaient à une bonne cause, je serais à moitié consolée, mais de ne pas savoir à qui cela profite, devient insupportable pour moi. Il y a quelques temps, j’ai interpellé des jeunes qui vendaient des posters à l’effigie de Lounès, sur un trottoir de Tizi-Ouzou. Je leur ai demandé de me fournir les autorisations et de me donner l’identité de leurs fournisseurs. Ils m’ont tout simplement répondu, après m’avoir reconnue, que “c’était grâce à « lui » que ces jeunes vivaient”. J’ai été charmée par leur sincérité et leur ai répondu : si Matoub vous aide à vivre, tant mieux, du moment que vous ne tombez pas dans la délinquance et la drogue. Je vous rappelle que les lois, ce n’est pas moi qui les ai faites et qui les applique, moi je ne suis qu’une victime et j’espère que les représentants de la loi seront au service des victimes. Quand un gamin me dit que c’est grâce à Da Lwennas qu’il mange tous les jours et qu’il fait vivre sa famille, je ne peux pas lui retirer le pain de la bouche, je ne peux qu’être fière d’être la sœur de Da Lwennas.

Certains cercles, pour salir la fondation, ont fait circuler des rumeurs selon lesquelles vous éditez des posters et des produits à l'effigie de Matoub pour vous enrichir, qu'avez-vous à leur répondre ?
"iwimi fkan di tizi ti huna d yexamen"
Ce ne sont pas certains cercles mais des personnes bien précises, et ce ne sont pas des rumeurs, c’est une réalité. La Fondation Matoub fabrique et distribue des posters, des revues, des tee-shirts, et tout autre objet qui rentre dans le cadre de ses objectifs, et alors ? Quoi de plus normal qu’une association vive de son travail. C’est une réalité tout à fait légitime et c’est autorisé par la loi. La Fondation vit grâce à ces ventes et entretient la maison de Lounès en partie grâce à ce merchandising. Par contre, que celui qui prétend avoir donné quoi que ce soit à la Fondation vienne me voir, je me ferai un plaisir de le rembourser s’il le souhaite. Ceux qui propagent d’autres rumeurs, beaucoup plus graves, pour salir la Fondation, c’est eux mêmes qu’ils salissent. Ceux qui se cachent derrière des tracts anonymes pour dénigrer une famille probe, ce sont des lâches. Ceux qui se cachent derrière des initiales dans un journal pour désinformer la population, c’est leur profession qu’ils salissent. Moi personnellement, ça ne m’intéresse pas ce qu’ils pensent, ce qui m’intéresse, c’est qui a tué mon frère ? Cela fait sept ans que ça dure, j’espère qu’ils s’arrêteront un jour, et que ces rumeurs se traduiront par une tumeur pour ceux qui les propagent, je pourrais alors leur conseiller un bon psychiatre, spécialiste en la matière dans la région. Par contre assassiner des gens, vendre de la drogue, prostituer des jeunes filles, racketter les pauvres citoyens parce que l’on porte la bannière de la légitime défense, ça c’est un crime qui devrait être passible de lourdes peines.

La fondation a pris un recul de plusieurs années, pourquoi ce silence et pourquoi ce retour ?
"ghelouye dhelahfadha, Thankra desâaya"
"Tomber est une leçon, se relever est un capital"
Vous savez, comme on dit, il faut que l’on se quitte si on veut se revoir. Comme je vous l’ai précisé tout à l’heure, la Fondation en Algérie a subi un séisme dévastateur depuis sa création, qui s’est accentué avec les évènements de 2001. Les comités locaux dans toute la Kabylie ont été la proie de certains prédateurs et pour éviter le pire, nous avons dû dissoudre ces comités. Cela n’a pas été facile mais il fallait le faire pour que le nom de Lounès ne soit pas mêlé à certains calculs politiciens. En France, l’association a été l’objet d’une campagne de destruction initiée par une idéologie belliqueuse, soutenue par leurs relais parisiens. Nous ne voulons pas de guerre mais eux, nous créent toujours des ennemis. A force de prendre des coups, on s’épuise et on s’écroule. Pour se relever, il faut reprendre des forces, réfléchir et se protéger pour éviter d’autres agressions. Cela explique ce recul, il est réfléchi et ne peut qu’être prospère. Ce recul nous aura au moins permis de comprendre beaucoup de choses. Si l’on prend du recul, c’est pour mieux observer la situation et se donner les moyens de mieux revenir. Aujourd’hui, nous sommes de retour avec des idées beaucoup plus mûres et surtout un meilleur optimisme. Nous avons réussi à protéger Matoub de toute récupération, c’est à son peuple aujourd’hui d’en bénéficier, il y a encore un long travail devant nous.

Tous les biens du Rebelle seront versés au patrimoine culturel de la région, peut-on en savoir davantage ?
"Ayen i diyeja vava, ma fkighth i ljama, adyoughal dayla n’tadarth "
L’œuvre de Matoub, son combat et ses valeurs, il les a puisés en Kabylie. Durant son passage sur terre, dès son premier soupir jusqu’au dernier, il a travaillé pour promouvoir notre culture, notre pays et ses valeurs. Il a fait le tour du monde pour véhiculer notre message et le monde entier le lui reconnaît, le prix de la mémoire collective en est la preuve. Partout où il a été, il n’a cessé d’alerter les populations du danger qu’encourait la culture kabyle. Six pieds sous terre, il " frère " encore, pour paraphraser Jacques Brel. Son héritage, il l’a laissé pour que son peuple en bénéficie, il est parti sans rien prendre, il nous a tout laissé. Il est naturel qu’aujourd’hui, son patrimoine soit mis à la disposition de tous les siens et pour cela, il faut une structure pour le gérer. La Fondation a été créée pour ça mais à elle seule, elle ne peut pas gérer une telle montagne. La Fondation ne peut pas continuer à émettre le message de Lounès, si personne ne le reçoit. Notre travail est un travail de mémoire et cette mémoire, nous ne pourrons la véhiculer qu’avec le concours des autorités publiques, la radio, la télévision, la presse. Lounès a été pendant longtemps boycotté par les médias dans son propre pays mais c’est eux qui l’ont boycotté, c’est pas lui qui l’a souhaité. Aujourd’hui, il est impératif que l’on se donne les moyens de véhiculer son message en Algérie, des montagnes du Djurdjura jusqu’au fin fond du désert, pour que tous les peuples d’Algérie reconnaissent Lounès à sa juste valeur. En France et dans le monde entier, c’est plus facile, parce que là-bas, Matoub n’a pas d’ennemis, en Algérie c’est tout autre chose, on lui a attribué des qualificatifs étrangers à ses idées, on l’a traité de raciste, d’islamophobe, de dépraveur, pour étouffer son message de tolérance et de progressiste. Matoub a chanté la réconciliation, la fraternité, l’amour et l’espoir, c’est ce message que nous souhaitons transmettre à tous les Algériens, les Kabyles, eux l’ont compris depuis bien longtemps mais on ne peut pas construire un pays en ne se limitant qu’à une région, même si cette région a toujours été le fer de lance de la grandeur algérienne. Il est pas question de verser les biens du Rebelle à qui que ce soit ou à quoi que ce soit, la propriété morale et intellectuelle est inaliénable, ce que j’avais annoncé, c’est le souhait de pouvoir bénéficier du concours des autorités compétentes pour d’une part faire respecter les droits de Lounès, et d’autre part nous ouvrir l’accès à la communication. Pour cela il y a des concessions à faire des deux côtés, l’important est de répondre à la demande de nos concitoyens qui sont victimes d’une privation orchestrée par un groupuscule de gens mal intentionnés. J’aurais souhaité que certains médias qui se prétendent Berbères ou Kabyles, en France, soient plus à l’écoute de la population mais ils confondent malheureusement leurs intérêts personnels avec les intérêts collectifs.

Vu la dimension gigantesque de Lounès Matoub, il vous est difficile en tant que fondation, d'échapper à la manipulation, comment comptez-vous soustraire ce nom emblématique à toute velléité de récupération qui pourrait nuire à la Kabylie, une région qui en a assez de perdre ses enfants pour qu'une minorité de politiciens négocient des privilèges sur le dos des cadavres ?
"Akhouith a yarrac nagh, sdoukleuth ighalen nwenn"
C’est là toute la difficulté, les ennemis de Matoub sont les ennemis de la Kabylie. Cela fait sept ans que nous épuisons notre énergie pour empêcher toute récupération de Lounès à des fins politiques. Le grand avantage que l’on a, face à nos ennemis, c’est que la mémoire de Matoub ne peut être soustraite de son combat, qui n’est ni à vendre, ni à négocier. Tant que la Fondation agira pour améliorer les conditions de vie de nos concitoyens, elle trouvera toujours ces prédateurs sur son chemin. Comment peut-on actuellement concevoir une plate-forme de revendications en Kabylie, pour apporter une solution à la crise, en l’amputant d’un des points essentiels. Il faut que la population prenne conscience du danger qu’encours la Kabylie si nous ne réagissons pas rapidement contre un fléau qui gangrène nos montagnes. Les assassins de Matoub sont connus et ils courent toujours. Le danger est potentiellement présent et nous le vivons au quotidien. Ceux qui s’en prennent à la statue de Matoub sont les mêmes qui lui ont tendu un guet-apens le 25 juin 1998 et ce sont les mêmes qui ont hypothéqué cette région depuis 1988.

Huit ans après, on ne sait toujours pas qui a tué Matoub...
"A win i jebden amrar, ikhfiss a tha da ghuri"
Vous, vous ne le savez peut-être pas, moi si, et je ne suis pas seule à le savoir. La difficulté est de le démontrer avec des preuves tangibles, faudrait-il pour cela, écouter et répondre aux revendications de la partie civile. Quand vous réclamez une reconstitution scientifique du crime et une étude balistique, c’est dans le but de constater d’une manière précise, le nombre d’assaillants, la manière dont ils ont agi, le type et le nombre d’armes qui ont servi à cet attentat. Jusque-là, c’est élémentaire et ne demande rien d’exceptionnel. A la date d’aujourd’hui, cela n’est toujours pas fait. Quand dans un assassinat, il y a des témoins physiques et oculaires adultes et en bonne santé, qui démentent leur premier témoignage recueilli sous la pression et par un chantage, il est du devoir du juge d’instruction de faire son travail, surtout quand des noms sont cités. Quand vous avez des gens connus qui vous annoncent le lendemain du crime, des certitudes quand à l’identité des assassins, il faudrait les auditionner pour savoir d’où proviennent leurs sources. Une de ces personnes connues, déclare que l’avant-veille de l’assassinat, la victime lui aurait sollicité un visa pour sa femme et que, le sachant menacé, il lui aurait conseillé de ne pas sortir de chez lui. Dans ce cas, Il y aurait une " non assistance à personne en danger ". Dans l’autre cas, qui est plus probable suite aux témoignages de personnes très proches, la victime a tenté à plusieurs reprises de rentrer en communication avec celui qui détenait le passeport de sa femme depuis sept mois, et non pas depuis l’avant-veille, et qui lui promettait un visa pour sa femme. D’après le témoin principal, " Lounès n’arrivait plus à joindre personne, il tombait sur la secrétaire qui lui disait qu’ils étaient injoignables ". Nous avons la preuve que l’unique demande de visa concernant l’épouse de Lounès, a été déposé le 16 juin, trois jours après son arrivée précipitée et certainement provoquée, auprès des services concernés de l’ambassade de France par la secrétaire du chef d’un parti bien connu, et que cette même secrétaire a reçu un télex le 18 juin, c'est-à-dire 48 heures après, pour l’informer de l’obtention de ce fameux visa. Une des questions que l’on se pose, pourquoi entre le 18 et le 25 juin, Lounès n’a pas été informé de ce visa. Pour moi, la seule explication possible, c’est une volonté de le retenir pour permettre aux assassins d’exécuter leur programme. Et pourquoi cette personne a-t-elle autant menti, si elle n’a rien à se reprocher ? Il y a beaucoup de questions à éclaircir dans ce dossier et tant que les assassins et les commanditaires bénéficieront d’une protection politique ou autre, on ne pourra pas avancer, c’est pour cela que huit ans après, on ne sait pas officiellement qui sont les assassins.

Quand vous parlez de l'assassinat, vous avancez des certitudes comme l'innocence de Chenoui et de Medjnoun. Sur quelle base avancez-vous cela ?
Je n’ai aucune certitude de quoi que ce soit concernant ces deux inculpés mais je sais comme tout le monde qui les a désignés pour être des bouc émissaires et je suis quelqu’un de juste, je ne voudrai pas que ces jeunes croupissent toute leur vie en prison alors qu’on n’a aucune preuve de leur implication dans cet assassinat. Tout individu a le droit d’être jugé et tant qu’aucune preuve ne formule son implication, il est présumé innocent. En tout cas, ce n’est pas eux qui m’empêchent depuis sept ans, de rechercher la vérité sur l’assassinat de Lounès. Pour moi, les retenir en prison, c’est une manière de noyer le poisson en refusant de les livrer aux autorités chargées d’instruire ce dossier. D’après le témoignage du frère d’un des détenus, un député de RCD en fonction à l’époque, lui aurait confié que l’implication de son frère dans cet assassinat, serait le seul moyen de se blanchir des soupçons portés à son égard. Si cela ne suffit pas pour alerter les consciences juridiques, je ne vois pas comment on peut se prétendre représentant de la justice, à moins qu’une décision politique paralyse tout espoir de paix et de réconciliation dans notre noble région.

Vous avez déclaré que le dossier de Matoub est une affaire politique et non pas une affaire de justice, comment ?
Evidemment que c’est une affaire politique, si vous confiez le dossier de l’enquête à une école d’avocats neutre, en six mois nous connaîtrons avec preuves à l’appui les assassins et les commanditaires. C’est politique parce qu’il y a une volonté de ne pas faire la lumière sur cette affaire ou alors il y a une crainte de ne pas le faire.

Le RCD est exclu d'emblée de tout ce qui sera entrepris par la fondation, pouvez-vous étayer cette décision ?
Personne n’a jamais été exclu de quoi que ce soit, sauf les assassins de Lounès. J’ai beaucoup de respect pour les militants de ce parti que j’avais moi-même soutenu mais quand le capitaine d’un bateau est incapable et irresponsable, il faudrait que les matelots se révoltent avant que le bateau ne coule avec eux. Quand vous avez des individus, chefs de ce parti, qui prétendent être " les amis du défunt et des gens qui savent tout ", il faudrait se poser la question : Pourquoi sont-ils hostiles aux revendications légitimes de la famille du défunt ? Quand ces mêmes individus sont hostiles au devoir de mémoire envers une personnalité comme Lounès Matoub, il y a de quoi se poser des questions. Ces mêmes individus vous intentent des procès pour diffamation, à Paris, dès que vous posez une question, et d’un autre côté, ils prétendent défendre la liberté d’expression et la démocratie. Ces gens là, je les ai interpellé à plusieurs reprises, pour les inviter à un débat, je suis prête à me confronter à eux quand ils le voudront et où ils voudront, mais devant témoins. J’ai au moins une bonne centaine de questions à leur poser, mais je sais qu’ils ne le feront pas, ils sont trop lâches, ils ne connaissent que les coups dans le dos, je vous dis ça en connaissance de cause, cela fait sept ans que je subis leurs agressions. La plupart de leurs militants leur ont tourné le dos, au moins tous ceux qui ont compris qui ils étaient vraiment. Maintenant, si le RCD appartient à une poignée d’individus qui se comptent sur les doigts d’une main, tant pis pour ce parti qui va très mal et qui ne peut que sombrer. Les nobles idées, pour lesquelles beaucoup de mes compatriotes se battent, ne sont pas la propriété morale de deux ou trois personnes, ce sont des idées politiques, réfléchies pour améliorer la situation politique de notre pays, et j’y adhère. Beaucoup de militants du RCD sont des gens respectueux de Matoub, c’est eux qui attirent mon regard. Le 24 janvier dernier, pour commémorer le cinquantième anniversaire de Lounès, des présidents d’APC-RCD et des militants du même parti ont répondu à notre invitation. Je n’ai aucun problème avec les gens sincères, quels que soient leurs opinions politiques. Ce que je demande aux responsables de ce parti, et non au parti, c’est de répondre aux faits qui les impliquent dans l’assassinat de mon frère.

Avez-vous un message pour les enfants du Rebelle ?
Inijjel yergeln abrid, semmhen deg s wid t-ifersen
"Ces ronces qui obstruent notre route, furent oubliées par nos éclaireurs"
Tenez bon, le chemin est encore long et semé d’embûches, mais tant que nous vivrons l’espoir est permis. Matoub nous a laissé un héritage et une responsabilité très lourde à gérer, il y va de chacun d’en tirer le meilleur profit mais c’est à nous aussi de faire de sa mémoire, une plateforme qui profitera aux générations futures.

Propos recueillis par Aomar Mohellebi
La dépêche de kabylie Edition du 19/02/2006

 

 


Aldjia Matoub
Je sais qui a tué mon fils !”

n N aldjiaCeux qui ont tué mon fils sont ceux auxquels on a barré la route lors de la deuxième campagne électorale pour qu’ils n’accèdent pas à Ath Douala car cela aurait été un affront”, a déclaré Aldjia Matoub, mère du Rebelle, hier à Taourirt Moussa, lors d’une discussion à bâtons rompus avec les correspondants de presse.
Aldjia Matoub a affirmé ne pas avaler du tout la thèse que c’est le GIA (groupe islamique armé) qui aurait exécuté son fils. Elle a affirmé que les véritables assassins et leurs complices sont à chercher ailleurs. Elle a, à cet effet, livré plusieurs indices. Le plus flagrant est d’après elle, le fait que certains s’opposent avec acharnement à une enquête qui éluciderait ce crime, ayant rendu toute la région de la Kabylie orpheline.
Par ailleurs, l’oratrice n’a pas caché sa satisfaction en voyant les milliers de citoyennes et de citoyens défiler chez elle neuf ans après la disparition de son fils “C’est la seule chose qui me réconforte; Je me dis quand je les vois, que Lounès n’est pas mort pour rien !”
Aldjia Matoub a en outre, souligné qu’elle n’a plus confiance en la justice, vu que depuis neuf ans, on lui promet que la lumière sera faire au sujet de l’assassinat mais à ce jour rien n’a été fait.
Elle a réitéré qu’elle ne cessera de revendiquer la vérité jusqu’à ce qu’elle rejoigne son fils. Et même après, son rêve ardent restera de voir les Kabyles poursuivre le combat pour faire aboutir cette revendication qui est une question d’honneur pour la Kabylie.
Aldjia Matoub, a terminé en disant que les milliers de jeunes présents hier à Taourirt représentaient à ses yeux, les enfants de Matoub Lounès.

Aomar M.
La Dépêche de Kabylie 26/06/2007

 

 


Nadia Matoub
«Les tueurs de Matoub doivent être arrêtés»

Nadia Matoub«Je refuse d’accepter que ceux qui ont assassiné Lounès, ceux qui m’ont mitraillée ceux qui ont blessé mes sœurs et plongé la Kabylie dans le deuil, le 25 juin 1998, s’en sortent comme si de rien n’était...J’ai besoin de savoir qui a commis ce crime pour pouvoir aller de l’avant.

L’ignorance de la vérité maintient le deuil», a déclaré Nadia Matoub, veuve du Rebelle sur le site internet « kabyles.com », à l’occasion du neuvième anniversaire de l’assassinat de l’artiste. L’épouse du chanteur a estimé que malgré ses doutes sur l’impartialité de la justice algérienne, elle reste persuadée qu’un jour la vérité éclatera et que nous saurons ce qui s’est passé. Elle affirme avoir l’espoir d’un changement de gouvernement ou de révélations inattendues. « Il ne peut pas en être autrement, mon cœur ne peut pas pardonner ce que j’ai enduré le 25 juin 1998 », enchaîne-t-elle.

Nadia Matoub déclare souffrir d’autant plus que rien n’est fait pour que les criminels soient arrêtés : « Je souffre de ne pas connaître la vérité, savoir que ceux qui me l’ont enlevé sont en liberté me fend le cœur ». L’interviewée affirme être convaincue que les assassins avaient reçu l’ordre d’abattre Lounès et elle-même. Elle rappelle le fait qu’ils lui ont tiré dessus en la laissant pour morte... et que les meurtriers ne savaient pas quoi faire de ses sœurs...

La justice doit être rendue, les tueurs doivent être arrêtés et jugés, sinon la vie n’a aucun sens, explique- t -elle. Tout comme Malika Matoub, Nadia souligne pour sa part : « Je ne peux pas pardonner ».Une multitude de questions taraude l’esprit de la veuve qui ne semble pas encore s’être relevée du choc du 25 juin 1998. Elle se demande : “Que s’est-il passé ? Qui sont-ils ? Où sont-ils ? Pourquoi ? Si nous avions emprunté une autre route, aurions-nous été attaqués ? Et si nous n’étions pas sortis ? Qui a fait ça ? Par qui l’assassinat a-t-il été commandité ? A qui puis-je accorder ma confiance ? Dois-je me défier de tous ? Il est effroyable de rester sans réponse”. Nadia refuse de pardonner et rester dans l’ignorance : « Une loi peut être abrogée. On ne peut pas m’obliger à pardonner. Et pardonner à qui ? »

Sur un autre chapitre, Nadia déclare : « J’aurais aimé que cette journée n’ait jamais existé, j’aurais aimé que la journée du 25 juin 1998 soit absente du calendrier. Voilà maintenant neuf ans que cette affreuse journée a emporté mon mari, nous laissant mes sœurs et moi traumatisées à vie. Cela fait neuf ans que j’essaie de me reconstruire, d’avancer, de survivre. Je dois affronter au quotidien les images de cet attentat qui m’obsèdent tel un film éternellement rediffusé. Je dois, en plus, faire face à des attaques et des rumeurs ignobles. Seul l’amour que j’éprouve pour mon mari et mes proches me permet de ne pas m’effondrer. » Et d’ajouter : « Lounès a beaucoup souffert de la rumeur. Les rumeurs les plus fantaisistes couraient à son sujet. Ceux qui avaient une confiance totale en lui, n’y croyaient pas. Ceux qui avaient des doutes, non pas sur le poète mais sur le combattant les colportaient et contribuaient à lui donner une mauvaise réputation. Il a été tué, parce qu’il défendait ses idées, en combattant pour notre identité. Il a perdu la vie parce qu’il clamait haut et fort sa kabylité. Il a fallu malheureusement sa mort pour prouver, à ses adversaires, la sincérité de son combat culturel. De ce fait, les personnes qui ne le croyaient pas suivent, aujourd’hui, son exemple.

Je me demande souvent ce qu’il aurait dit ou fait. Lounès est en chacun de nous, les Kabyles assimilent son message. Je reste persuadée que s’il avait été là, beaucoup d’évènements auraient pris une autre tournure. En effet, que se serait-il passé en 2001 ? Comment aurait-il réagi ?
Bouteflika s’est rendu à Tizi Ouzou pour dire que tamazight ne serait jamais langue officielle, je pense que si Lounès était encore de ce monde, Bouteflika n’aurait pas eu cette audace.

Lounès était, je devrais dire est, un rassembleur, c’était un leader, il pouvait réunir, autour de lui les femmes et les hommes de Kabylie, il avait le don d’encourager les Kabyles à se battre, pour notre identité. S’il avait voulu faire un appel pour soulever les foules, beaucoup l’auraient suivi. Il savait trouver les mots justes pour rassembler, afin que les Kabyles aillent main dans la main pour défendre une cause commune. Les politiques actuels le savent ».

Pour Nadia, les Kabyles n’ont pas fait leur deuil, ils veulent savoir qui a tué Lounès. La douleur est là plus forte que jamais, et se fera de plus en plus insistante, pour ses fans, ses admirateurs et ceux dont il a réveillé la conscience.

Ses détracteurs ne peuvent pas arrêter le processus de revendication identitaire que Lounès a commencé, ils ne peuvent pas mettre fin au message que les gens ont assimilé. Il doit servir d’exemple aux générations futures. Il a servi déjà d’exemple.

Aomar Mohellebi
La Dépêche de Kabylie 01/07/2007


 

 

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