Histoires des trajets...

Vadrouilles dans les bus de Béjaïa

La Depeche de Kabylie 10/08/2008

Histoires des trajets... Histoires des trajets...

Aux carrefours des routes crevassées, s’imbriquent les clichés. Mille et une scènes s’offrent aux yeux des plus avertis. Ils roulent sur les routes du profit et assurent des dessertes ‘‘régulières’’. Eux, ce sont les transporteurs de voyageurs.

Au fur à mesure qu’ils roulent, leurs autobus se remplissent. Par qui ? Les usagers. Comment ? C’est simple. A chaque arrêt -règlementé ou improvisé- des usagers des transports en commun montent à bord ou descendent. Nombreux sont ceux qui prennent les bus, particulièrement en cette période de l’année, pour se rendre sur la plage, chez la famille pour assister à une cérémonie de mariage… Ceux-là souffrent le martyre tant dans les arrêts d’autobus que sur les routes.

 


Par ailleurs, il y a ceux qui utilisent le bus à d’autres fins. A chaque trajet une histoire et un paysage. A chaque histoire une scène et une myriade d’acteurs qui entrent en jeu. Aussi à chaque paysage ses spécificités. " Prendre le bus n’est guère un fait banal. Il faut juste demeurer éveillé. Regarder dans toutes les directions. Tendre l’oreille. Bref, mettre à profit ses sens. De là, des fenêtres s’ouvriront sur des clichés à mille facettes et mille histoires qui s’égrèneront pour vous rendre le trajet plus agréable, plus exotique et parfois révulsant. Cela dépend toutefois de la direction que vous prenez et les personnes avec qui vous voyagez " constate Mustapha. Nous sommes le mercredi 29 juillet. Arrêt de bus du " Stade. " Il est 15h. Une foule murmurante et bigarrée emplit l’endroit. Trois arbres jettent de l’ombre sur un lopin de la place occupé par quatre revendeurs de cigarettes. La chaleur tombe sur les têtes d’un ciel couvert et gris. L’endroit n’est qu’une vaste place. Point d’abris bus et zéro autre commodité. Quelques restaurateurs ambulants s’emploient à dépoussiérer les alentours des espaces qu’ils occupent. Par ailleurs, ils ont du mal à chasser les nuées de mouches violettes qui couvrent l’endroit. Leur danse incessante produit un bourdonnement sourd.

Prendre son mal en patience
Mustapha est enseignant dans une école privée ici à Béjaïa-ville. Il fait tous les jours le va-et-vient, et ce depuis cinq ans. Ce mercredi, son attente sur les lieux lui semble s’éterniser. Il est là depuis plus d’une heure. Du coup, il commence à perdre patience. Il erre sur la place et des gouttes de sueur ruissellent sur son front. " En pareil endroit on souffre et on prend son mal en patience. Sinon que puis-je faire d’autre? Cela fait une heure que j’attends sous cette chaleur. En hiver c’est encore pire. On attend parfois des heures et des heures sous des torrents de pluie " se désole-t-il. Un oued charriant une eau verdâtre borde le côté est de la place. Là, des rats gros comme des lapins courent dans tous les sens. Parfois même entre les jambes des usagers qui attendent sur les lieux. Mustapha, notre interlocuteur, lorgne dans toutes les directions. Il espère, semble-t-il, rompre avec l’attente. D’un mouvement brusque, il détale à grandes enjambées. Motif ? Un autobus apparaît à une centaine de mètres de là. Aussitôt arrivé, il est instantanément pris d’assaut par la foule. C’est la bousculade.

On joue avec la mort et la vie
" C’est notre jour de chance " nous dit Mustapha une fois à bord de l’autobus. Pour lui c’est un véritable exploit. Les bousculades, on le souligne, sont monnaie courante au niveau de cette station de bus, notamment les après-midi. "Cette situation constitue une opportunité pour les pickpockets et les sans-culottes qui s’introduisent au milieu de la foule compacte pour accomplir leurs sales besognes " témoigne-t-il. Le bus quitte la station. Destination : la vallée de la Soummam. Plus précisément la ville de Sidi-Aïch. La RN12 est plate. Au sortir du territoire de la commune de Béjaïa le compteur du bus commence à s’affoler. "Vous savez, à l’exception de quelques-uns, les chauffeurs de bus roulent à grande vitesse. On dirait qu’ils sont sur la piste d’un circuit de course. Ces gens-là jouent avec la vie et la mort des passagers " déplore Mustapha. Sur la RN 12 deux barrages de contrôle policier sont dressés. L’un à Bir-Slam et l’autre à l’entrée de Oued-Ghir. Des terrains vagues à vocation agricole dont la plupart sont laissés en jachère et quelques maisons sans style longent le tronçon. Les travaux de dédoublement de la route sont à un taux d’avancement appréciable. Au sortir de Oued-Ghir, le chauffeur entame encore une fois une course effrénée : 120 km. le couloir vert ou communément appelé le couloir de la mort –mesuré à l’aune du nombre d’accidents enregistrés avec leurs lots de morts- est de l’autre côté de la route, en d’autres termes son sens inverse. Sur les lieux plusieurs automobilistes ont péri. " Cette route est un véritable tombeau " commente Mustapha. Rappelons à ce titre que le bilan de la dernière semaine du mois de juillet, établi par la Gendarmerie nationale, fait état de cinq morts et d’une vingtaine de blessés. A moins de deux kilomètres de là à un carrefour bifurque la RN12 vers la droite à destination de Tizi-Ouzou. Nous empruntons donc la RN26. Le poste K7 de l’autobus résonne Matoub. Le tronçon est avare en termes de paysages. Peu de choses s’offrent à l’œil. Chemin faisant, des carrés verts apparaissent à l’horizon. C’est le village socialiste ou agricole. Il tire son origine et son nom de la fameuse révolution agraire en vogue dans les années soixante-dix. Ces derniers jours, une autre révolution vient d’être reconduite mais sous une autre appellation. Elle est, laisse-t-on entendre, cette fois-ci "samita " (muette). La ville de Sidi-Aïch est désormais à portée de vue. En contrebas de la route la décharge publique de la commune souhaite la bienvenue à ses visiteurs. Une odeur putride se dégage et coupe le souffle. La rivière de la Soummam charrie une eau d’un brun foncé. Un peu plus loin un jeune aux yeux hagards et corps sec court en sifflant le long d’un troupeau de moutons. Les bêtes restent indifférentes et hautaines ignorant complètement le jeune pâtre. Sur la route et au cours du trajet c’est la profusion des cortèges. On célèbre les mariages. Un véritable tremblement de fêtes. " C’est l’époque des mariages d’amour et non ceux de la raison à caractère esclavagiste. Fini l’époque où la femme était triplement exploitée : à la maison, dans les champs et sexuellement " observe le numéro 15. On va l’appeler ainsi, car le siège sur lequel il est assis porte le numéro 15. Terminus. Les passagers descendent du bus dans le calme. Au retour, c’est un retour sur images. Le lendemain, jeudi 30 juillet dans la même station, mais cette fois pour une autre destination. La côte ouest de la wilaya de Béjaïa en l’occurrence. Il est 10h du matin. Sous un ciel gris une dizaine de bus qui desservent la ligne semblent pressés de faire le plein. Durant les week-ends, des pics en termes d’affluence sur les plages sont enregistrés. La RN24 est une suite de virages. A bord d’un autobus le passager se sentira comme transporté par une vague. Après une escalade abrutissante le bus dévale en douce. Tantôt des massifs aux pics multiformes barrent l’horizon. Tantôt, l’horizon s’ouvre sur la grande bleue. Pas loin de l’embranchement d’Amtik n’ Tafath et en contrebas de la route, un village tout en pierres somnole à l’ombre d’une immense colline. Le village porte le nom de Tazeboujth. Les paysages sont d’une beauté unique au monde. Carte postale ? Non ! C’est un tableau signé Dame Nature.

L’œil se souviendra
Ce jour-là la plage de Boulimat grouille d’estivants. A des centaines de mètres de là une odeur de grillade emplit l’air. Terminus. Retour au point de départ pour une autre destination qui nous conduira cette fois-ci vers la côte est de la wilaya. Les transporteurs qui desservent cette ligne sont du côté de l’Arrière-port. Pour s’y rendre, nous prendrons un bus du transport urbain qui nous fera découvrir d’autres facettes d’un monde fabuleux. Il est 12h45. La chaleur est suffocante. L’arrêt destiné aux transporteurs urbains est à une dizaine de mètres. Sur place un bus marque un arrêt et le receveur, regard espiègle et débordant d’énergie, invite les passagers à monter à bord. Dans le bus une trentaine de passagers s’entassent donnant l’image d’une boite de sardines. Après un arrêt de quelques minutes le bus cingle. Arrivé à Aamriw, il s’envase dans un embouteillage. En pareille situation l’on préfère quitter le carrosse pour faire le trajet à pied. A l’intérieur, les commentaires sur le problème récurrent des bouchons sur toutes les routes du chef-lieu vont bon train. Le bus tangue sous le poids de la surcharge.

D’aucuns se posent des questions sur les raisons qui poussent les transporteurs des lignes urbaines à dépasser le nombre de passagers autorisé. Eh bien, le receveur accepte de nous donner une explication. Ecoutons Nabil, c’est son nom : " La raison est toute simple. Premièrement, permettez-moi de mettre les points sur les " i ". Nous, les receveurs nous travaillons plus de dix heures par jours et vous constatez dans quelles conditions et, pour comble de malheur, avec un salaire de 9 000 DA/mois. Pour moi personnellement j’ai l’impression qu’on m’exploite. Vous savez, nos employeurs font de l’art de la surexploitation leur credo. Au regard de tout cela, chaque jour il me faut une poignée de dinars de plus pour ne pas me sentir lésé. Pour ce faire, nous recourons à la surcharge. Dans ces conditions les passagers ne réclament pas les tickets, ce qui veut dire qu’ils ne seront pas comptabilisés en fin de journée. Donc cet argent part dans ma poche. C’est très pratique ! " Nous descendons du bus à la SNTV.
Une centaine de mètres séparent la SNTV de notre prochaine destination qui nous conduira sur la côte Est de la wilaya. Station de bus " Arrière-port ". Il est 13h 20. Le soleil est brûlant. Un camion gros tonnage sort du port et couvre la station d’un manteau de poussière. Des dizaines de passagers s’adossent à un mur. A même le sol, une femme est assise en tailleur, la posture habituelle des mendiants. Au sortir de la commune de Béjaïa, en allant vers l’Est, nous empruntons la RN9. En contrebas de la route les plages s’égrènent comme les grains d’un chapelet : la plage Club Hippique, Djebira, Meghra, Acherchour, les Hammadites, Tichy,…Une brise marine s’engouffre par les fenêtres du bus qui roule sur une route plate. Les paysages ne donnent nullement de répit à l’œil. Les plages sont toutes prises d’assaut. Durant les week-ends, selon la Protection civile, 200 à 500 000 personnes se rendent sur les plages de la wilaya. Comment est fait le décompte ? On n’en sait rien. Il est maintenant 20h30, le jour décline. Lentement le crépuscule s’installe. Quelques usagers ‘‘retardataires’’ du transport public errent sur les trottoirs à la recherche d’un clandestin. Les transporteurs somnolent. Yemma Gouraya n’arrive plus à fermer les yeux, car elle s’inquiète du lendemain d’un secteur agonisant.

 

par Dalil S.

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