Réflexion

Société civile, monde associatif et bonne gouvernance
Idéal culturel et limites d’un contre-pouvoir

Société civile, monde associatif et bonne gouvernanceSi des groupements humains, organisés en cercles ou associations continuent d’honorer, bon an mal an, leur contrat avec les catégories et les franges sociales qu’elles se donnent pour objectif d’assister, il n’en est malheureusement pas de même avec d’autres associations dont on a perdu jusqu’aux abréviations ou acronymes.

Ainsi, hormis quelques associations qui ont fait montre d’une certaine fidélité aux idées premières sur la base desquelles elles ont été fondées initialement et qui, de ce fait, ont acquis background et maturité, le reste des regroupements auxquels s’applique cette catégorie juridique d’associations se sont, dans la plupart des cas, engluées dans des frictions internes et dans la défenses d’intérêts étroitement personnels au point de se dissoudre de facto avant de l’être de jure.

 Par Amar Naït Messaoud

La fondation et l’animation du tissu associatif ne peuvent évidemment se soustraire à l’obligation d’un travail en profondeur de l’élite nationale. Cependant, l’entorse faite à la sémantique dans des pays comme l’Algérie où les valeurs morales, les compétences scientifiques et l’esprit critique ont été bridés et pervertis par le système politique despotique et rentier, était d’abord en quelque sorte le pendant de ce qui s’est passé dans les pays de l’Europe de l’Est au temps des “démocraties populaires’’. La particularité de l’Algérie étant liée à la colonisation qui a déstructuré les bases culturelles et sociales du pays. Cette situation sera aggravée par la marche du Mouvement national dont les orientations idéologiques se sont basées sur l’arabisme. Contrairement aux autres colonies françaises, l’Algérie était considérée comme un simple prolongement de la Métropole, à savoir un territoire formant trois départements (Alger, Oran, Constantine) au XIXe siècle. C’était une colonisation de peuplement qui favorisa l’installation de plusieurs communautés d’Europe, principalement de France et d’Espagne. À la veille de l’Indépendance, les populations européennes étaient évaluées à un million de personnes. Au vu de son statut économique, administratif et social acquis par la violence et basé sur les privilèges, cette communauté ne pouvait qu’assurer sa primauté culturelle et idéologique dans un pays qu’elle considérait sien. Cela ne pouvait pas aller sans heurts, face à une population autochtone confinée dans l’indigénat. Les expropriations des paysans, l’accélération du salariat capitaliste et la destruction des bases de la cellule familiale ont hâté une forme de déculturation dont les conséquences les plus immédiates étaient la dévalorisation de l’être algérien, la haine de soi et, in fine, le complexe du colonisé. Les formes d’acculturation auxquelles on pouvait s’attendre n’ont pas eu lieu, ou du moins avaient une portée très limitée, en raison de la logique coloniale basée sur la soumission. Les cas très rares d’indigènes affranchis du joug de l’ignorance à la faveur d’une certaine “libéralisation’’ de l’école de Jules Ferry constituent plutôt une exception qu’une règle. Le résultat des courses fut qu’en 1962, le taux d’analphabétisme était effarant, soit plus de 80% de la population algérienne. C’est pourquoi, il serait sans doute erroné de parler, dans le cas du déficit du tissu associatif en Algérie, de la faillite des élites. Ces dernières, dans le contexte historique de notre pays, sont à relativiser sur le plan de l’influence et du pouvoir de persuasion.

Faible structuration

Pour déployer une politique d’appui à des associations algériennes portant sur la thématique de la gestion du cycle de projet, ONG2 a ciblé, en décembre 2008, quelques associations du Sud (Ouargla et Ghardaïa). Il a été constaté immédiatement que les autres wilayas du grand Sud ne possèdent pas de véritable tissu associatif et que la région du M’zab offre plus de disponibilité en la  matière au vu de structuration traditionnelle de la société mozabite. La coopération proposée ainsi dans le cadre de l’Union européenne en direction du monde associatif algérien tend, d’après ce qu’en a rapporté le quotidien El Watan en décembre dernier, à “renforcer ses capacités opérationnelles par la formation à la gestion du cycle du projet, la diffusion des outils et supports de gestion, la diffusion des procédures de l’Union européenne, l’octroi des subventions, l’appui des associations candidates à la subvention pour la formulation et la réalisation de leur projet, l’organisation de rencontres pour la dynamisation des réseaux existants et la mise en place de nouveaux réseaux thématiques”.

La faible structuration du mouvement associatif en Algérie, et ce, malgré le nombre impressionnant d’associations, des milliers, enregistrées au niveau du ministère de l’Intérieur et des directions de la réglementation et des affaires générales (DRAG) des wilayas est une donnée irrécusable qui se vérifie particulièrement lorsqu’un partenariat étranger est proposé dans le domaine.

En dehors d’une loi froide et peu vulgarisée qui a trait à l’organisation du monde associatif  (loi 31-90 du 4 décembre 1990 relative aux associations), aucun autre dispositif particulier ni aucun débat sérieux ne sont venus compléter, expliciter ou“socialiser’’ ce genre de regroupement qui est censé permettre une véritable expression de ces noyaux de proximité. L’on s’était même confronté à une absurdité bureaucratique lorsque d’éminentes personnalité ont voulu créer des fondations pour perpétuer des œuvres ou des mémoires dans des structures que le législateur a “omis’’ de formaliser dans ses textes de loi. Qu’on se souvienne de la mésaventure de feu Nordine Abba, poète et dramaturge talentueux  qui, en voulant créer une fondation portant son nom et qui servirait à récompenser des écrivains et des artistes méritoires, n’a pas pu trouver où enregistrer son idée, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de cadre légal. Il es est de même de la Fondation Matoub-Lounès.
 
Une histoire jalonnée d’interférences

La loi de décembre 1990 a essayé d’encadrer à la hâte les nombreuses associations qui commençaient à pousser comme des champignons au lendemain de l’ouverture politique permise par la Constitution de février 1989. Il s’agissait surtout, à cette époque-là, d’éviter les “débordements’’ qui pouvaient succéder à l’éclatement des organisations de “masse’’ affiliées au parti unique. Les jeunes, les femmes, les paysans, les ingénieurs, les architectes, les sportifs et d’autres personnes que leurs activités a poussés à des regroupements d’ordre syndical ou socioprofessionnel étaient soumis aux “vertus’’ de l’article 120 du FLN qui les obligeait à porter le badge du parti.

Au vu de ces contraintes politiques qui ont empêché l’émergence de la société en tant qu’acteur émancipé, capable, à terme et par une sereine évolution, d’alimenter la société politique en personnels et en idées, l’expression “société civile’’ a fini par avoir un destin plutôt exotique que réellement ancré dans notre vécu quotidien. Sur le plan pédagogique et médiatique, presque aucune institution n’a joué le rôle qui lui est dévolu pour travailler à l’émergence d’une véritable société civile. À l’école, les cours d’éducation civique, d’histoire et de géographie sont les plus détestés par les écoliers en raison de leur caractère rébarbatif et archaïque. La télévision n’a d’yeux que pour les associations satellites du pouvoir du moment, celles qui chantent “le pays des merveilles’’.

En matière d’imitation grotesque et de parodies de modèles occidentaux, l’Algérie est passée championne. Toutes les activités de la vie ont eu leurs associations. Des immeubles OPGI jusqu’au concept d’économie de marché, en passant par les handicapés moteurs, les cancéreux et les victimes d’octobre 1988 (AVO). Mais, en matière d’efficacité, de travail sur le terrain, d’engagement réel dans la vie nationale, il faudra repasser. Le machiavélisme politique et les reliquats de l’esprit rentiers ont eu raison de beaucoup d’associations qui, initialement, étaient animées d’une foi inébranlable. C’est plutôt en dehors des carcans bureaucratiques que des regroupements humains ont essayé de jouer le rôle de relais sociaux ou culturels des populations qui, politiquement et administrativement, se trouvent quelque part “orphelines’’ du fait que les ressorts de la gouvernance n’ont pas joué, ou ont plutôt joué en leur défaveur.

Cela est particulièrement vrai en Kabylie et dans le M’zab où, malgré les entraves administratives et l’adversité quotidienne, des collectifs culturels et des regroupements informels de citoyens essayent tant bien que mal de prolonger l’action des vielles représentations villageoises en les insérant dans les nouveaux créneaux qui s’imposent dans la vie sociale moderne.

La société civile, concept historiquement franco-anglais qui consacra la montée de l’organisation et de l’exigence citoyennes en contre-pouvoir pour amortir les excès de ce ‘’nouveau Léviathan’’ qu’est l’État, est un syntagme qui est crée pour désigner et nommer une réalité qui prend corps dans la gestion de la cité et non une insaisissable virtualité.

Mieux vaut tard que jamais, une ébauche de débat a été lancée le mois de juin 2007, par El Watan. Intitulé “Société civile : entre le marteau et l’enclume”, le séminaire constitue une première réflexion de rang académique sur un sujet de haute importance qui remet en cause la vision en vigueur dans le pays en matière de société civile et met en relief les lacunes et les fourvoiements d’une “intelligentsia’’ engoncée dans ses certitudes.

Un corps social en mal d’organisation


Si André Malraux, après avoir observé du regard aigu de l’intellectuel critique la marche des sociétés du XXe siècle, annonça que le vingt-et-unième siècle “sera religieux ou ne sera pas’’, c’est par rapport à la faillite des idéologies qui ont soutenu les systèmes totalitaires et l’arrogance du grand capital, deux processus d’évolution sociale des temps modernes qui ont laissé peu de place pour le rôle des structures familiales et qui ont induit un délitement irrémédiable de toutes les solidarités traditionnelles (par l’accélération de la rupture de l’ordre tribal, l’encouragement de l’exode rural, l’urbanisation incontrôlée et la consécration du salariat comme mode quasi unique d’acquisition de revenus). Le cas de l’Algérie et de la plupart des pays du tiers-monde ayant subi une sauvage colonisation présente cette spécificité de voir les valeurs culturelles du pays dévoyées et devenir objet de dérision et de complexe. Le complexe du colonisé, profondément examiné par Ibn Khaldoun- selon le contexte de l’époque- et revisité par l’intellectuel tunisien Albert Memmi, a indéniablement entraîné des replis identitaires ravageurs qui font miroiter une sorte de “bonheur utérin’’ à retrouver le paradis perdu et à  le reconquérir par le retour aux mythiques origines où régnaient “justice, pureté et béatitude’’. La perte des repères culturels et sociaux s’accentua avec  les indépendances où les désenchantements et les désillusions n’ont d’égal que l’espoir d’un bonheur messianique entretenu par la lutte contre les forces d’occupation.

En se débattant depuis des années dans de crises multiples et complexes, la société algérienne n’a pas manqué de donner lieu à des approches et des analyses qui sont aussi puissamment argumentées les unes que les autres. Depuis la chance ratée de la prise en charge de l’indépendance du pays en 1962, suite à de féroces luttes de pouvoir devant une population épuisée par presque huit années de guerre, jusqu’à l’échec recommencé de l’“ouverture démocratique’’ après octobre 1988, en passant par l’euphorie d’un boumediénisme marqué par les Trois révolutions et le libéralisme chaotique de Chadli, les différentes étapes de la vie de la nation ont fait l’objet d’analyses surtout économiques et politiques faisant primer les intérêts de groupes sur les données “sociétales’’.

L’esprit rentier en cause

La gestion économique du pays n’a pas manqué de déteindre de façon durable sur l’organisation et la structuration de la société. L’une des raisons, et non des moindres, de la vision parcellaire et un tant soit peu tronquée de la réalité des choses, étant sans doute le poids d’un facteur qui, insidieusement, allait bouleverser la donne économique du pays, le comportement des citoyens vis-à-vis de la classe qui les gouverne et même la relation que le peuple entretient avec le travail et les valeurs morales qui le sous-tend. Ce facteur, véritable “deus ex-machina’’  qui remettra en cause la classification sociale d’une façon durable et qui générera des attitudes et des réflexes que nos aïeux étaient loin d’imaginer, est le pétrole, avec ses prolongements de rente distributive. La société algérienne connaîtra à partir des années 1970 des chamboulements, des mobilités, un exode vers les villes, de nouvelles valeurs morales et culturelles et une nouvelle “éthique’’ que ne pouvait permettre que cette relation charnelle, complexe, magnétique, avec cette énergie fossile valorisée et portée aux nues par une consommation mondiale toujours croissante.

Les repères culturels et sociaux, la morale et le civisme s’en trouveront profondément métamorphosés. L’anomie et l’indifférence qui affectent le corps social se traduit par  un laxisme général de façon à l’enfoncer dans la torpeur et l’atonie. C’est trop facile de s’en prendre au prince, aux gouvernants, aux édiles lorsqu’un minimum de civisme, de bonne éducation et de morale citoyenne ne figure pas au palmarès. Il ne s’agit nullement de blanchir ou de dédouaner ce qu’on appelle-dans une tentative confuse de se disculper- le “système’’ ; une nébuleuse trop générale pour qu’elle puisse désigner quoi que ce soit de concret. Or, le Système, tout le monde en fait partie, avec ses tares, ses excès, ces errements, ses délires et sa rente. Dans ce cas de figure, l’anomie est une culture nationale qui, certes, possède ses origines historiques, économiques et institutionnelles.

Civisme, éducation et apathie citoyenne

Lorsque les ressorts de la société sont cassés, ses repères brouillés et ses pensées ailleurs, il est difficile, voire impossible, de parler de civisme ou d’éducation. Plus gravement qu’aux temps évoqués par Montesquieu lorsqu’il évoquait l’apathie des ses concitoyens- qui, en démocratie, serait plus dangereuse que la dictature d’un prince-, la réalité de la jeunesse algérienne est troublée par une histoire chaotique dont les avatars n’arrêtent pas de se manifester continuellement ; elle est malmenée par le spectacle d’un monde qui vit, jouit et travaille, retransmis par la mythique parabole ; elle est minée de l’intérieur par une école ‘’pavlovienne’’ qui ne la dispense nullement des déviations qui ont pour noms drogue, banditisme, intégrisme, différentes formes de violence sociale.

L’anomie du corps social c’est aussi cette société qui refuse de se regarder dans le miroir et dont les relais d’organisations ancestrales sont perdus dans les dédales d’une fausse modernité. Ce sont ces silences coupables devant des crimes commis en plein jour contre des personnes vulnérables (vieux, jeunes filles) en vue de les délester de quelques dinars retirés de la poste ou de quelque bijou acquis après que sa propriétaire se fût saignée aux quatre veines.

Combien de nouveaux immeubles demeurent des décennies sans que leurs dépendances ne soient mises en valeur par l’installation d’espaces verts ou par un simple coup de râteau pour les dégager de leurs encombrants et inesthétiques sachets ? Combien de fois des services de l’administration plantent des arbres d’alignement à l’occasion de la Journée mondiale de l’arbre et que le lendemain nulle trace du végétal ne subsiste ? On peut multiplier les exemples à volonté et tenir des chroniques quotidiennes dans les journaux sur nos manquements aux règles générales du cadre de vie, sur nos défaillances en tant que corps social et sur nos erreurs d’appréciation lorsqu’on “colle’’ toutes nos tares à une supposée mauvaise gouvernance. Celle-ci pourtant existe. Nous en souffrons. La bureaucratie, le clientélisme, le copinage, l’iniquité, consument nos énergies et ameutent notre adrénaline. Mais, rien ne doit justifier notre retrait qui, au rythme de nos échecs, risque de nous déchoir de notre citoyenneté, non pas au sens juridique, mais au sens moral et politique.

Un label inaccessible ?

Le concept de société civile, promptement assimilé par les uns aux anciennes organisations de masse et par les autres aux nouveaux appendices de partis politiques, un magma d’associations et de groupements interlopes, est certainement l’un des syntagmes les plus malmenés dans notre pays. Ce sont un style et un discours pratiqués par les acteurs politiques, les médias publics et les titres privés sans “s’inquiéter’’ des écarts conceptuels ou des torts faits à la langue et surtout à l'idéal recherché.

Un système autocrate comme celui qui a régenté le pays pendant des décennies sous la férule du parti unique et à l’ombre de la rente pétrolière ne pouvait logiquement pas accoucher d’une société civile nourrie à la mamelle  de la citoyenneté, irriguée par le sens de ses devoirs et mue par la revendication de ses droits. Les organisations de masse ligotées par l’article 120 de triste mémoire ne peuvent aucunement servir de modèles d'organisations indépendantes et responsables.

La société civile, concept historiquement franco-anglais qui consacra la montée de l’organisation et de l’exigence citoyennes en contre-pouvoir pour amortir les excès de ce “nouveau Léviathan’’ qu’est l’État, est un syntagme qui est crée pour désigner et nommer une réalité qui prend corps dans la gestion de la cité et non une insaisissable virtualité.

Depuis l’instauration du pluralisme politique et médiatique en Algérie, tous les groupes intéressés par la distribution de la rente et qui se meuvent dans une trajectoire centripète pour s’en approcher au maximum, tous les poujadistes et les lobbies exerçant la surenchère sur les structures légales de l’État, donc tous ces faciès monstrueux de la nouvelle Algérie sont affublés de l’honorable titre de ‘’société civile’’.

Entre-temps, on aura non seulement explicitement dévié un concept de sa véritable acception, mais, pire, on aura consciemment ou inconsciemment commis une injustice historique vis-à-vis de tous ceux qui font l’Algérie réelle, l’Algérie du labeur et du savoir, souvent dans l’anonymat et l’humilité.

L’embryon de la société civile n’est pas dû aux rentiers- réels ou potentiels- du système, mais aux dignes fils de l’Algérie qui avaient fondé des associations dans la clandestinité pendant les années 80 et qui, à l’image du regretté Boucebsi, ont honoré leurs  corporations par un travail de solidarité avec les démunis et les victimes de la détresse sociale. Il en est de même avec les jeunes syndicalistes qui se battent pour l’agrément de leur organisation et pour la sauvegarde de l’outil de travail.

Les animateurs de la société civile, dans l’idéal fondateur de ce comportement citoyen  désintéressé, ne sont candidats ni aux postes ni à la rente. C’est une véritable “zone tampon’’ participant de bonne gouvernance située à mi-chemin entre l’État, en tant qu’instance régulatrice et coercitive, et la société, en tant que tremplin de la promotion de chacun et de l’harmonie de tous.

LaDépêche de kabylie

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